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Les nuits difficiles

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J’avais une dent contre mon toubib. Il m’avait dit : « tenez, avec ceci, vous n’aurez plus de problèmes.» Il était trois heures du matin et je ne dormais toujours pas après avoir avalé le double de la dose prescrite. Sans doute l’excès de jus d’orange, j’en consomme énormément ces temps-ci. A ce qu’il semble cela décuple l’énergie et annulerait l’effet des pilules. A mes côtés, ma compagne côtoyait les anges, si je me fie au rythme régulier de sa respiration. La télé, comme souvent, le son au plus bas, pour ne pas déranger, rediffusait des scènes de chasse avec un sujet sur les chiens d’arrêt. Belles bêtes ! Je ne dirai pas la même chose des propriétaires.

Henry Miller écrivait dans la préface « Les livres de ma vie», que quand il se revoyait, lecteur, il avait l’impression d’être quelqu’un en train de se frayer un chemin au milieu d’une végétation luxuriante ne cherchant « qu’à en sortir ! » Hélas ! On n’en sort jamais et c’est tant mieux. Sinon, pourquoi avoir écrit ce livre sur les livres ?

Je finis par plonger dans une sorte d’inconscience. S’agissait-il de sommeil ou de rêve éveillé ? Sans doute les deux. Les images d’un univers fait de bizarrerie colonisaient un esprit sensible à l’absurdité et aux histoires fantastiques. Emporté par l’ambiance, je saisissais en passant un livre sur l’étagère du couloir : « Les nuits difficiles » de Dino Buzzati. En buvant un café toujours bénéfique j’allais jusqu’au bout de la lecture de ce recueil de nouvelles dont chaque détail, vingt-six au total, formaient un tableau à l’équilibre parfait. S’il s’était agit d’une oeuvre picturale, j’aurais songé à Jérôme Bosch pour l’abondance des scènes et la richesse du détail. Si cela avait été du cinéma, j’aurais évoqué Fellini et sa joyeuse propension à parler de choses graves avec la pureté d’un poète romantique, tant dans les deux cas la magie donne aux idées la saveur d’une indiscutable fraîcheur.

La vie, l’amour, la mort, jouent à pile ou face. Puis, tiré de l’oubli, dans le subtil refrain que l’inconscient convoque lors de certains rendez-vous, le souvenir refait surface. On découvre alors l’extrême complexité de sa restitution dans notre esprit, le classement des émotions par époque et par ordre d’importance. Certains événements prenant alors la couleur que l’écrivain soumet à son révélateur, le lecteur ne pouvant qu’applaudir à la découverte de son propre cheminement.

Quand on évoque Dino Buzzati, on parle souvent du « désert des tartares », « un amour » ou « le K ». Un peu moins de « les nuits difficiles ». Pourtant, ce recueil de nouvelles, par la variété des sujets, dans sa gravité et sa légèreté, par le rire, le sourire ou le ricanement qu’il provoque chez le lecteur est une invite à ne pas oublier cet aspect fondamental dans l’œuvre d’un maître conteur.

Qu’il s’agisse d’escalade, de confession, autoroute, journées perdues (ah, les journées perdues !), de « l’influence des astres », « ermite » ou « boomerang »…, la vie déroule dans ses peurs, dans ses joies et dans ses plaisirs toute l’étendue d’une palette extraordinaire et d’une planète mentale où le fantastique a une place de choix. Je garderai pour le « tombeau d’Attila » une affection particulière.

Rire seul en pleine nuit, après avoir pesté contre son toubib et lui avoir pardonné l’inefficacité de sa prescription, sans autre artifice que la force des mots et l’astuce des situations mises en perspective par ce grand écrivain est déjà un très bon remède.
Non monsieur Buzzati, les nuits ne sont point difficiles en votre compagnie !

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8 Commentaires

  1. b.mode

    27 avril, 2009 à 9:44

    Rodolphe, faut remplacer le jus d’orange par du jus de raisin fermenté ! Tu te coucheras avec les poules ! ;)

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  2. mancioday

    27 avril, 2009 à 14:25

    Bel article comme d’habitude.

    Par curiosité, quel est le scénario du « tombeau d’Attila » ?

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  3. lediazec

    27 avril, 2009 à 16:18

    @ Bernard. Je ferai des infidélités au jus d’orange quand j’irai à Nantes prendre un bon repas dans un bon resto en ta compagnie. C’est dit.
    @ Mancio. Le tombeau d’Attila est une histoire dans l’histoire qu’on trouve dans la nouvelle « Solitudes », à côté de « la paroi » et après « l’autoroute ». Le scénario ? C’est l’histoire d’un archéologue… Ici s’arrête la ressemblance avec « Indiana Jones ». Elle est mortifiante, voire mortifère. Que dire d’autre ? Ah, si ! Le tombeau d’Attila fait un peu plus de deux petites pages, cela se lit tout seul. Attention en passant à la confession de Madame Laurapaola. Même le prêtre est atterré !… Si je continue, vous n’aurez plus envie de lire ce recueil ! A l’époque je l’avais payé 2 francs dans le livre de poche. C’est dire si je l’ai amorti, le père Dino !

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  4. b.mode

    27 avril, 2009 à 17:36

    @rodo Quand tu veux, ce sera un réel plaisir, on invitera Minotor !!! ;)

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  5. clarky

    27 avril, 2009 à 23:04

    dommage que nantes soit pas à la place d’aix en provence, je serais bien venu vous faire chier à table, et puis ça aurait permis d’éliminer aix une bonne fois pour toute !!!

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  6. mancioday

    28 avril, 2009 à 0:42

    Oui dommage. Je serais bien venu également ;)

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  7. b.mode

    28 avril, 2009 à 6:29

    Quand vous voulez les gars ! ;)

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  8. clarky

    28 avril, 2009 à 14:47

    c’est pas le vouloir qui pose problème, c’est le pouvoir…en place.

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