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Monsieur Jadis – Antoine Blondin

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Que penser d’un homme qui vit dans quatre lieux différents selon que le vent pousse d’un côté ou de l’autre ? Qu’il s’agit de quelqu’un qui a de la ressource, de la chance, du nez, et un bon sens de l’orientation. Tant mieux ! On ne peut que le féliciter d’une telle aubaine. Que penser d’un homme dont la maman règle ses amendes ou son retour à la maison en autobus avec des timbres poste ou des bombons à la sortie du commissariat où il vient d’y passer la nuit ? Que la dame a le sens du troc et des affaires. Qu’elle s’occupe bien de son petit malgré son âge mûr. Qu’elle peut se déplacer avec peu de bagages et que l’époque qu’elle traverse est riche d’un art de vivre qu’on peut aujourd’hui regretter. C’était l’époque, dit l’auteur, où les gendarmes parlaient encore aux détenus.

Que penser d’une maman qui couche avec son accordéon ?… Qui dort avec, nuance ! Qu’elle connaît la musique et que vouloir lui chanter Ramona ne serait pas la meilleure des entrées en matière pour être dans ses bonnes grâces.

Que penser d’un monsieur qui vit comme un manant et qui se comporte comme un aristocrate ? Faut-il en déduire que « les anarchistes sont les aristocrates de la classe ouvrière », comme l’écrivait joliment Alexander Berkman, anarchiste suédois ? Que derrière chaque murge trône l’idée d’un képi qu’on envoie valdinguer ? Que le monde si complexe et si cruel soit-il est encore et toujours beau à regarder ?

Monsieur Jadis a l’embarras du choix : une femme et deux enfants, qu’il croise de temps en temps. Une maîtresse qui dort avec son mari et qui et qui et qui… fait ce qu’elle doit quand elle estime le devoir faire. Des fréquentations à la palette vive en couleurs que monsieur Jadis ne compte plus et que sais-je encore… Un exemple ? Je préfère vous laisser découvrir Popo, alias Florence d’Arabie. Une devanture propre à mettre le feu sous la banquise, un décolleté à refroidir le nombril et l’art consommé de la commande au Bar-bac à l’heure du croissant et du café crème. A la question de Madame Jadis mère, que souhaitez-vous prendre, la Florence réponds sans hésiter : « Un croissant, chère madame. Avec un grand pastis. Mais surtout : pas d’eau dedans, s’il vous plaît. » Classe, non ? Sans se démonter, la vieille, feignant la découverte d’un nouveau cocktail : « Tiens, il faudra que j’essaie. » Je vous l’ai dit : on ne chante pas Ramona à la maman de monsieur Jadis, ni à la môme Popo non plus, même si cela lui fait passer parfois des mauvais quarts d’heure.

Antoine Blondin, écrivain, chroniqueur, romancier, aimant aussi bien Rimbaud, Fitzgerald, Baudelaire, Albert Londres… que le rugby, le cyclisme et l’alcool, faisait son métier avec beaucoup de sérieux. Il ne se branlait pas le cortex avec des angoisses sur la gloire et la postérité. Il vivait sa vie à la façon dont on prend une cuite, avec plaisir et détachement. Il avait fait de celle-ci une fable et de ses fuites la perspective d’un paysage pictural.

Que penser d’un homme sans étiquette à qui on en colle un tas ? Que du bien, pardi ! Vivre à découvert en préservant le secret de ses intimes convictions n’est pas aisé pour celui qui se nourrit grâce sa notoriété et dont chacun dans son entourage proche ou éloigné a une rumeur à colporter, un témoignage à apporter. Vivre sa vie en laissant aux autres le soin de l’imaginer à sa place est très jouissif pour un créateur de cette trempe. Grâce à l’abondance et à la disparité de son oeuvre, Blondin n’aura écrit en tout et pour tout qu’un seul ouvrage, celui de l’amitié et de la fraternité en martelant toujours la même phrase : « Je l’avais connu dans une salle de rédaction de la rue Réaumur, en un temps confus où l’expression n’avait guère plus de sens que salle d’eau ou salle de séjour. L’odeur de la forêt s’introduisit sur ses talons. …Il y avait du franciscain chez ce franc-maçon, du chouan chez ce communard. »

Au-delà de l’aspect factuel, Antoine Blondin est né ici, a vécu plus loin, s’est rendu a tel endroit, à écrit pour tel journal, tant de ses livres ont été adaptés au cinéma avec le succès que l’on sait, etc… Somme toute des renseignements que n’importe qui peut se procurer en cliquant sur internet, ou en franchissant le seuil d’une bonne librairie, je préfère m’attarder sur l’individu, sur la qualité de la gomme qu’il usait ou qu’il n’usait pas…

Allez, après ça, mettre une étiquette sur le dos d’un tel Seigneur, le veilleur attentif des nuits et illustrateur d’une faune dont chacun revendique sa part de bonheur.
A lire ? Évidemment !

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5 Commentaires

  1. b.mode

    13 août, 2009 à 6:31

    Un véritable abandon

    Si le Tour de France n’était qu’une course cycliste, ce qui ne se vérifie que par intermittence depuis quelques jours, nous prendrions sur nous de parler de la transhumance qui ramène nos cordées de ramoneurs savoyards à quelques centimètres au-dessus du niveau de la baigneuse. Quand une sorte de courant électrique (d’où le nom de coureurs) sillonne les jetées-promenades, on éprouve en général un profond soulagement à voir surgir de l’eau des visages de sirènes prolongés par des queues de peloton, à renouer avec la muraille ruisselante d’un public dont le nombril attentif s’écarquille au passage de rescapés noirauds descendus d’une autre planète, à prendre sa part dans la tornade qui introduit la panique aux terrasses des salons de thé et relègue en bas de plage les éphèbes scu1ptés dans du pain d’épices. Si le Tour n’était que cette compétition ravageuse, en forme de violation de domicile, qui plie la coutume à sa loi, nous remettrions à plus tard, à la nuit tombante, le moment de méditer sur cette évidence, déplacée en ces lieux bruissants de colloques d’oiseaux et de refrains d’adolescents, que Louis-Ferdinad Céline ne nous dira plus rien des choses de la vie.

    Mais le Tour est aussi un voyage. Quand l’état de siège s’y relâche, l’état d’âme reprend ses droits. Les tristes nouvelles du siècle nous parviennent. Nos chagrins passent les frontières. Aux douaniers italiens, nous avons dû déclarer, aujourd’hui, qu’il nous manquait quelqu’un. La mort de Céline ne frappe pas ses lointains confrères, elle bouleverse ses lecteurs, son prochain. Par un retour étrange, c’est nous qui avons l’impression de partir avant la fin et qu’on dépouille notre sensibilité. Nous sommes rendus à un mal, qui n’est pas celui du siècle, mais le mal de tous les siècles, et notre écho s’est tu, notre bréviaire s’est fermé. Il va falloir descendre en nous-mêmes pour entendre le chant que nous ne savons pas chanter.

    Céline s’est éteint à Meudon, sur la route des Gardes, au milieu de cette côte, qui est à la fois le calvaire et le paradis des cyclistes. Mais je crois qu’ils s’ignoraient mutuellement. Il avait possédé jadis, quand il était le médecin des pauvres, une monstrueuse motocyclette à laquelle il tenait beaucoup. Ses ennemis y avaient mis le feu, comme on brûle une effigie, en l’occurrence celle du dénuement et du dévouement. Car il pratiquait le sport dangereux qui consiste à aimer les hommes sans le leur dire.

    Bien plus : il n’était membre d’aucun club. Ce routier du bout de la nuit pratiquait en cavalier seul, drapé dans sa houppelande, appuyé sur son bâton, berger généreux et farouche, provocateur et humilié. Il est très honorable, pour tous les gens qui prennent une plume, de penser que l’un des deux ou trois plus grands écrivains du siècle vivait sans ressources et sans avidité, loin des récompenses, sinon livré aux outrages.

    Nous avons appris sa mort dans les faubourgs de Turin, chantiers rocailleux qui eussent arrêté son regard bien qu’un peu trop lumineux. Une clôture plus fragile que les parois d’un cœur — on en percevait le moindre battement — nous séparait d’un hospice semblable à celui où il exerçait autrefois à Courbevoie. Un vol de cornettes d’une blancheur très douce passait et repassait dans la poussière du matin : les petites sœurs invisibles conduisaient au grillage leurs pensionnaires claudiquants, hommes et femmes aux yeux pailletés de naïveté que notre manège comblait de joie gloutonne et qui s’abandonnaient, loin des nuages, à la faveur tranquille de vieillir sans génie.

    Nous attendions de la course qu’elle dissipât notre malaise. Les premières heures furent d’un défilé, scandé par l’apparition régu1ière des charmantes pagodes de cantonniers aux murs couleurs de Cassate. À l’image de ces monuments, qui prolifèrent dans le Piémont, où l’on voit des bersaglieri moustachus figés dans la position :  » Arrêtez-moi ou je fais un malheur ! « , les coureurs semblaient coulés dans le bronze d’une agressivité paisible ; les inscriptions, tracées sur l’asphalte, demeuraient lettre morte ; les  » Forza !  » de la route ne rencontraient aucun écho et le peloton aucun clin d’œil. L’ennuyeux, disait déjà Céline, à propos de la guerre, c’est que ça se passe le plus souvent à la campagne. Il en va parfois de même du Tour de France.

    Mais, tout à l’heure, nous nous endormirons face à la mer.

    Antoine BLONDIN, L’Équipe, 6 juillet 1961.

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  2. babelouest

    13 août, 2009 à 6:45

    Il est des écrivains comme ceux-là, dont le seul but est d’écrire, avec passion, délicatesse, truculence, mais surtout d’écrire ce que leur tête leur dicte, en bienveillante maîtresse. Il est aussi, il faut le déplorer, des écrivains qui passent leur temps à proclamer qu’ils écrivent, alors que seul le besoin de paraître dicte leur plume. Bizarrement (ou pas, après tout), ce sont les seconds dont l’encombrante présence hante les pages « cul ture » des grands journaux.
    Blondin, Céline : parce qu’ils furent de bons serviteurs de la langue française, ce sont désormais des maîtres. Mais leur modestie fera qu’ils ne s’en arrogeront pas le mérite.

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  3. clarky

    13 août, 2009 à 6:47

    un singe en hiver!!

    par contre faut croire que les histoires de cuite me poursuivent et de là à dire que j’ai du nez…

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  4. lediazec

    13 août, 2009 à 9:07

    Merci Bernard pour cet ajout que je n’avais pas lu avant aujourd’hui. Rien que pour ça, j’ai eu raison d’évoquer Blondin. Je suis largement payer en retour !!!
    @clarky. Un singe en hiver. Magnifique. Sublime baroud d’honneur !
    @ babelouest Que cela est bien dit : « il est des écrivains comme ça, dont le seul but est d’écrire… De manière sublime.
    Tout ça me donne la chair de…

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

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  5. mancioday

    14 août, 2009 à 0:48

    De Blondin, je n’ai connu qu’ « un singe un hiver » mais c’est le genre de films qui te marque à vie.

    C’est en tout cas un bien bel hommage rendu par Lediazec.

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