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Ça fume chez les censeurs

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gains01.jpgC’était dans les années 77/79, ma mémoire reste floue, d’ailleurs je m’en fous un peu. J’habitais l’île de Bréhat où l’hiver nous semblait si long, si long, que nous étions quelques-uns à vouloir le biffer du calendrier. Le cortège des robes noirs se dirigeant vers l’église, puis revenant, disparaissant et le va-et-vient des rideaux derrière les fenêtres observant le manège, avait de quoi vous faire regretter on ne sait quel pêché. Avez-vous songé à organiser une semaine sans dimanche ? Quand on traversait le bourg, même le vent qui le balayait avait l’air désolé. De temps à autre, un chien glapissait aux abords du cimetière. Le bistrot, « Aux Corsaires », était le point de chute obligé pour qui le dimanche était synonyme d’éternité. On buvait. On essayait de parler ou nous nous taisions. De temps en temps, quelqu’un regardait à travers la vitre de la porte pour voir de quoi avait l’air aujourd’hui le visage du silence.

C’était vers les quatorze heures que démarrait la partie de « L’oreille en coin » qui m’intéressait. C’était ça ou Jacques Martin et l’école des fans. L’émission était en fait un programme avec plusieurs émissions que France Inter diffusait le week-end. Celle dont je parle était animée par Kriss et sa bande d’hurluberlus. L’espace de quelques heures, l’animation nous reliait aux choses réelles ou imaginées d’un continent distant de quelques encablures. De la vraie radio, en réalité. J’adorais ces instants que je passais à écouter l’émission de Kriss. J’avais le sentiment d’être (toute proportion gardée) le double bien portant de Darrell Standing dans le « Vagabond des étoiles » de Jack London, roman dans lequel le dimanche n’existe pas. Il est remplacé par des tas de choses palpitantes. Cette émission de Kriss, qu’elle animait avec Marie-Odile Monchicourt, venue sur Bréhat tourner un sujet sur la femme dans une île, fut une très belle expérience dans le cachot de ma vie. Cela demeure encore un très beau dimanche. Aujourd’hui Kriss n’est plus là, mais voilà que si, puisque je vous en parle et que nous sommes dimanche.

Cela n’est pas fait pour être rassurant, mais la vie qu’on nous prépare dans les anti-chambres n’a rien d’héroïque. Après Tati et sa pipe, Coco Chanel et sa cigarette, c’est à Gainsbourg et aux arabesques de fumée qu’on voit dans l’affiche du film qui lui est consacré, de rejoindre le panthéon des bannis de la bonne conscience nationale. L’affiche du film « Gainsbourg, vie héroïque » de Joann Sfar est interdite de couloir métropolitain pour cause de fumée. Pas le bout du bout du moindre bout de clope, mais la chose est suffisamment suggérée pour que cela heurte la seule conscience des censeurs. Pour les générations futures, pour l’histoire telle que les nouveaux manuels l’écriront, Serge ne fumait pas. Serge ne buvait pas. Serge avait horreur du sexe. N’avait aucun vice et envisageait la conversion. Pour ceux qui l’ont vu grillant une bonne gitane avec le bout de laquelle il allumait une suivante d’une main tremblotante, pendant que de sa voix à peine audible il psalmodiait un bout d’homme à tête de chou, nous pouvons leur garantir que l’hallucination est une pathologie qui se guérit.

Une telle obstination préfigure un monde dans lequel vivre va devenir un acte terroriste. Vous baisez ? Pas bien ! Vous fumez ? Pas bien ! Vous allez au cinéma ? Pourquoi faire ? Vous évader ? C’est quoi ça, vous évader ?…

Pour se démarquer des positions rigides de la direction de la RATP qui ne fait qu’appliquer la loi (aimez-vous le ping-pong ?), voici ce que déclare dans un communiqué le CNCT (comité national contre le tabagisme) : « Cette affiche, pas plus que celle de l’exposition dédiée à Tati ou la couverture des Mémoires de Jacques Chirac n’a fait l’objet de la moindre démarche en faveur d’une interdiction de la part des associations mandatées pour veiller à l’application de la loi Evin. » Le comité prend soin de le souligner : « Avant d’être un fumeur, Serge Gainsbourg était un poète et un musicien de génie…»

Nous avons failli avoir peur !

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18 Commentaires

  1. babelouest

    23 novembre, 2009 à 14:48

    Kriss, Gainsbourg, Bashung, que de personnages, des vrais, qui nous manquent maintenant ! Pour un peu, on se laisserait emporter par ce vent violent, qui souffle depuis trois jours : se dire après tout, c’est mon tour maintenant, j’ai eu une petite place sur cette terre, mes gamètes ont porté leurs fruits, passe, mon vieux, passe !

    Et puis on se ressaisit, on reprend le clavier, et on frappe de plus en plus fort, de plus en plus énergiquement à la porte des Grands, des indifférents, des couards, des nuls….

    Et le lundi matin, le canard était toujours vivant !

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  2. Didier Goux

    23 novembre, 2009 à 14:51

    Vous allez voir que, bientôt, ils vont gommer toutes les bites dans les films de Brigitte Lahaie !

    Sinon, Gainsbourg fumait des gitanes et non des goldos : je l’ai vu en allumer une douzaine, durant l’heure et demie que j’ai passé chez lui, rue de Verneuil, en 1981.

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  3. Nicolas J

    23 novembre, 2009 à 14:57

    Bordel ! Goux se bourrait déjà la gueule avec des stars en 1981.

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  4. lediazec

    23 novembre, 2009 à 14:59

    Merci Didier pour la gitane, c’est corrigé. Dans quelles circonstances cette rencontre avec Gainsbourg ?…
    @ babel Tellement vrai !

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

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  5. babelouest

    23 novembre, 2009 à 15:14

    Ah bah ! Je n’ai jamais fumé, je fus un baiseur fort médiocre, le dernier film que je suis allé voir avec ma femme, c’était L’Aile ou la Cuisse, sans doute en 1983… Pas de quoi pavoiser ! En revanche, je me suis bien amusé avec des montages sonores, quand les magnétophones pesaient (du moins le mien) 20 kilos, avec des bobines énormes (26 cm). J’avais installé une chaîne qu’on entendait à 200m, portes et fenêtres fermées. J’étais passionné par tous les sons. C’est beau, d’être jeune !

    Maintenant, c’est Internet qui est l’endroit où l’on s’amuse, où l’on crie, où l’on rencontre des personnages passionnants et magnifiques. Je me sens bien petit à côté d’eux. En particulier, les intervenants d’un site nommé Ruminances, eh oui !

    Merci, les copains !

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  6. romain blachier

    23 novembre, 2009 à 15:24

    non Didier Goux ne bois pas d’alcool depuis sa conversion à l’islam radical.

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  7. Eddie Torial

    23 novembre, 2009 à 18:09

    Heureusement qu’on peut encore picoler, sinon que deviendrait notre pauvre Germain de Colandon ? – rédacteur émérite de notre site.

    Eddie Torial du : http://lecaennaisdechaine.over-blog.com/

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  8. Harakiri

    23 novembre, 2009 à 18:45

    Mais que seront les caisses de l’état quand tout le monde aura arrêté de boire et de fumer. Par quoi les milliards de taxes perdues seront-ils alors remplacés ?
    On se dirige de plus en plus vers une société aseptisée qui provoquera moult frustrations, frustrations qui créeront les psychopathes de demain, quel bel avenir on nous promet.
    Moi je ne fume plus, par choix, j’ai décidé d’alterner cigarettes et non cigarettes tous les 17 ans, dans 13 ans je reprend la clope. Du coup, par solidarité, mon foi m’interdit de boire (encore pour 13 ans également probablement), pour autant, je déteste ce puritanisme qui nous prive de la clope de Lucky Luke, de la pipe de Tati…etc.
    J’ai peur que la télévision finisse par flouter les cigarettes même dans les vieux films (ils le font déjà dans certains reportages et certaines émissions de télé-réalité).
    Et dire que pendant que nos bien-pensants nous imposent cette aseptisation, eux, ils baisent, nous baisent, fument, boivent, mangent, volent, mentent, insultent, trichent, trahissent, etc…

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  9. Didier Goux

    23 novembre, 2009 à 19:24

    Romain : vous m’aviez juré le secret, par la queue turgescente du Prophète ! Je vais avoir l’air de quoi, moi, maintenant ?

    Nicolas : n’a même pas offert le coup, ce rapiat !

    Lediazec : oh, pour une interview, tout bêtement.

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  10. b.mode

    23 novembre, 2009 à 19:56

    Et tandis qu’on multiplie les interdits tous azimuts, la population se gave de tranquillisants et autres psychotropes. Le zombie a remplacé l’épicurien…

    @Babel Plaisir partagé ! ;)

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  11. lediazec

    23 novembre, 2009 à 20:02

    @ Babel. Plaisir respectueusement partagé. Je te dirai un deces jours, de vive voix, la très vive sympathie que tu m’inspire, compagnon.
    @ Didier. Pour toi aussi, j’ai beaucoup de respect et de l’admiration. Sans prosternation aucune, cela va de soi. A ce propos, tu cherches à te faire prier ? Soit. L’interview, c’était dans quel contexte ? Interdit d’en parler ?

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  12. ceriselibertaire

    23 novembre, 2009 à 21:54

    Quel beau message d’amitié de Babel pour Lediazec. Faudrait taxer l’amitié pour remplir les caisses de l’état.

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  13. Marie

    23 novembre, 2009 à 22:25

    Merci pour la rencontre de ce matin…

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  14. lediazec

    24 novembre, 2009 à 8:49

    @ Marie. Merci à toi. Ce fut très sympa, en effet. Même si Yann n’est pas supporter de l’OM.

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  15. Didier Goux

    24 novembre, 2009 à 9:10

    Non, non, rien de secret, concernant Gainsbourg. En 1981, Patrick Cauvin avait sorti un roman qui s’appelait « Pourquoi pas nous ? » si je me souviens bien et qui traitait d’un sujet peu abordé : la laideur masculine (et les problèmes, complexes, etc., qu’elle pouvait entraîner). Cauvin avait donné un certain nombre d’interview alors. J’ai eu l’idée de proposer un papier sur ce thème à ce glorieux magazine de la France profonde qui s’appelle (s’appelait ?) « Bonne soirée », où j’avais déjà des contacts. En fait, je n’ai proposé ce sujet que vous avoir une raison de rencontrer Gainsbourg (c’était encore l’époque de « La beauté cachée des laids »…).

    La première question qu’il m’a posée au téléphone a été : « Bonne soirée ? Ça tire à combien ? » Bon, il m’a fait lanterner au moins trois semaines et a fini, de guerre lasse peut-être, par accepté de me recevoir, un jour, en fin d’après-midi. C’est comme ça que j’ai passé environ une heure en tête-à-tête dans le fameux salon de la rue de Verneuil.

    Je sentais bien que Gainsbourg n’en avait pas grand-chose à foutre de mon sujet (moi non plus, ça tombait bien), mais il s’est montré très professionnel et en outre charmant. Sauf qu’il ne m’a pas offert le moindre verre…

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  16. b.mode

    24 novembre, 2009 à 9:27

    Et lui n’a pas bu pendant votre entretien ?

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  17. Didier Goux

    24 novembre, 2009 à 13:04

    Ah ben, non, il n’aurait plus manqué que ça !

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  18. lediazec

    24 novembre, 2009 à 13:13

    Merci pour ces détails, Didier. Jamais entendu parler de « Bonne soirée ». Mais il est vrai qu’à l’époque j’atteignais avec difficulté 17 ans. J’ai beaucoup aimé ton papier sur Léo Ferré. Mon père était franquiste. Naturellement…

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