Accueil Politique La lutte des déclassés

La lutte des déclassés

17
0
76

1830.jpgJe me souviens, gamin, dans une autre vie, dans un autre monde, dans un rêve qui avait des allures bizarres, j’accompagnais ma mère au Mont de Piété. El Monte de Piedad comme nous prononçons encore si bien dans la famille. En échange de quelques pesetas, ma mère déposait au guichet, pour une période de un an et un jour, bijoux et autres breloques. Le jour d’après, comme dans le film éponyme, c’était catastrophe et bonjour tristesse ! Une fois la mauvaise passe traversée (dans le délai légal de un an et un jour), on revenait, on remboursait avec un petit intérêt et on récupérait son bien. Souvent, ces objets ne valaient pas tripette, mais le montant récupéré en échange permettait de rembourser la dette chez l’épicier et de reprendre le lendemain la formule consacrée : « tu me marqueras ça ? » en rangeant les courses dans le panier, la voix coincée par la gêne.

Combien de fois, me suis-je entendu dire par señor Arturo : « Tu diras à ta maman qu’elle passe me voir… » Sympa, Arturo, un puits de délicatesse. Sous-entendu : elle casque ou je coupe les vivres. Il ne faisait ça pratiquement jamais. Je me souviens sentir mes joues prendre feu. La honte m’envahissant, une colère horrible s’installait en moi. C’est ainsi que la conscience politique m’est venue. Par la misère et la honte. C’était le moment choisi par ma pauvre mère pour éviter de passer devant l’Ultramarinos (épicerie) pendant un laps de temps variable. Cela l’obligeait à un grand détour. Pour le mont de piété c’était moi (je suis l’ainé) qui m’y collait. Elle avait toujours peur de croiser quelqu’un qui se dépêcherait d’aller raconter dans le quartier que la señora Maria était au moins aussi pauvre que les autres. La grosse tache dans ton putain d’orgueil !

Ce terme de mont de piété ramène à la surface des choses d’un autre monde. Dans mon bled (60 000 habitants quand même) le Mont se trouvait dans la rue la plus fréquentée, la rue royale. Le point de conjonction de tous les quartiers. Situé au rez-de-chaussée l’endroit était sombre. C’est là que j’entendis pour la première fois parler de carats. Plus il y avait de carats dans la chose, plus nous pouvions espérer d’argent. Nous arrivions, nous déposions notre colis sur le comptoir, le monsieur tout gris qui officiait saisissait, disparaissait derrière un rideau, revenait et vous disait un montant, faisant semblant de noter des choses dans un livre ouvert. Sans discussion. A prendre ou à laisser. Tout ceux qui contestaient le taux usurier et qui tournaient les talons l’air indigné, revenaient plus courbés que jamais et repartaient avec pécule et bon correspondants. Bien ranger le bon, disait invariablement monsieur Grivert, si vous le perdez… Il finissait sa phrase d’un geste de la main en direction du bordel qui s’entassait autour et au-delà de sa guérite et qui grimpait le long des murs jusqu’au plafond, se perdant dans une arrière-salle sans fonds.

Si jamais nous croisions quelqu’un que nous avions déjà vu à l’intérieur nous prenions soin de faire comme si nous ne nous connaissions pas ou, feignant nous voir pour la première fois, engoncés dans nos habits de ville, nous exagérions le salamalec.

La pauvreté. Son indignité. Son indécence. A côté, juste à côté, étalée au grand jour, fière et insolente, la richesse qui vous nargue. Celle des militaires. Des policiers. Des fonctionnaires de la dictature.

Aujourd’hui, le mont de piété s’appelle le « Crédit Municipal ». Nous sommes en France. Rien à voir avec la pauvreté. Crédit municipal sonne beaucoup mieux que mont de piété. De même que femme de ménage ne fera jamais aussi bien que technicienne de surface. Pourtant le boulot est le même. Le mal est solide. Au-delà des formules lancées dans le cadre d’une campagne électorale, les salles bondées des Crédits municipaux de France ne sont pas occupées que par des professionnels du chômage et autres profiteurs de la caisse d’assurance maladie. Ces gens sont des citoyens qui racontent une histoire. Une histoire qu’ils souhaitent passagère. De la faillite personnelle à l’insuffisance, il n’y a qu’un pas pour atteindre ce que les spécialistes (jamais à court de formules) nomment le « mal endettement ».

Créé il y deux siècles pour « protéger le citoyen des usuriers », le Mont de Piété (appelons les choses par leur nom) fonctionne aujourd’hui à plein régime. Un signe et même plus. Tout un pan de la société française est sous assistance respiratoire. Prise au piège de la société de surconsommation, avec l’aval des politiques libérales ou trop timorées, ces gens commencent à se consumer dans la misère, la honte et l’indignité.

Révoltant est le premier mot qui vient aux lèvres devant une telle déchéance. Que les banquiers malins, les politicards éhontés et autres diversionnistes du même acabit prennent garde. Une pression à peine plus forte que la précédente et le barrage cède. Ça s’est déjà vu.

Je vous conseille de lire sur le sujet l’excellent papier de Anne Michel dans Le Monde.fr.

http://www.dailymotion.com/video/xb5pr0

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par lediazec
Charger d'autres écrits dans Politique

17 Commentaires

  1. babelouest

    10 décembre, 2009 à 6:51

    On dit que les joyaux de la cuisine française sont le plus souvent des mets du pauvre, que l’imagination transformait grâce à des conjonctions de saveurs, d’herbes…

    C’était la fête quand le plat de sauce aux lumas était sur la table, ces petits-gris qui avaient été ramassés plusieurs semaines auparavant, et avaient mijoté dans une sauce au vin. C’était la fête quand le farci poitevin trônait sur le dessous de plat protégeant la toile cirée, juste sorti du four : oseille, épinard, salade finement nettoyés et hachés, seulement liés par deux ou trois œufs coûtaient bien plus en temps de préparation qu’en monnaie. L’épicerie, devant laquelle je passais quatre fois par jour sur le chemin de l’école, n’était guère fréquentée que pour le nécessaire achat de sel, de vinaigre ou d’allumettes. Les fleurs de givre sur les vitres, à cette saison, n’incitaient guère à se prélasser à la toilette matinale, pendant que chauffait le délectable (!) mélange de chicorée et de malt sensé remplacer le café.

    Heureusement, LE cochon annuel, réceptacle des épluchures et de l’eau de vaisselle, procurait un an de protéines au prix d’une cuisine annuelle qui durait une semaine. Jambons, pâtés, rillettes, andouillettes étaient parcimonieusement débités au cours des repas jusqu’à l’hiver suivant. Pommes de terres, rutabagas, choux, tétragones, haricots verts et blancs, tous provenant du jardin familial, complétaient les assiettes.

    Les vêtements étaient bien entendu souvent tricotés, parfois même à partir de laine filée à la veillée. D’autres usaient les heures vespérales et leurs yeux à trier les haricots. Pas question de perdre son temps. La grand-mère faisait réciter les leçons pour le lendemain à l’école, et gare si les dates d’histoire ou les noms des préfectures et sous-préfectures n’étaient pas sus correctement. Les murs ne retentissaient pas de cris d’allégresse.

    Seul Noël bénéficiait d’un peu de largesses : le 25 au matin, sur les chaussons, une orange, la seule de l’année, une paire de moufles tricotées, une boîte de crayons de couleurs venaient égayer une journée un peu spéciale. C’est ainsi qu’on vivait.

    Répondre

  2. b.mode

    10 décembre, 2009 à 10:14

    Merci à vous deux pour ces souvenirs d’antan. ;)

    Répondre

  3. Suzanne

    10 décembre, 2009 à 11:04

    Lediazec et Balbelouest: bien jolis petits textes.

    Répondre

  4. Didier Goux

    10 décembre, 2009 à 11:35

    Ça devient drôlement passéiste/réac, ce blog ! Babelouest me fait venir la bave aux babines avec ses cochonnailles, bordel !

    Sinon, je ne savais pas que vous étiez d’origine espingote, vous. Vous avez lu Juan Benet ? Si c’est non, je vous conseille « Tu reviendras à Région » (« Volveràs a Regiòn », si ma mémoire est bonne), un des plus beaux romans que je connaisse sur la Guerre civile (alors qu’en fait, il ne parle quasiment pas de la guerre civile, mais elle est partout présente, elle imprègne tout). Evidemment, si vous vous sentez encore capable de le lire en espagnol, ça doit être encore mieux (mais c’est un livre difficile, même en français, à vous de voir).

    Répondre

  5. lediazec

    10 décembre, 2009 à 11:59

    @ Didier Goux. Connais pas le « Volverás a Región ». Le dernier truc que j’ai lu sur la guerre civile dans une ambiance proche de celle que tu décris pour Juan Benet, c’est de Javier Cercas « Les soldats de Salamine ».
    Sinon pour l’espangouin, je me démerde encore un peu.

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

    Répondre

  6. Didier Goux

    10 décembre, 2009 à 16:55

    Lediazec : j’ai mis en ligne, chez moi, un petit billet censément drôle, pour vous…

    (Faudra qu’on cause de l’Espagne, un de ces jours, vous et moi.)

    Répondre

  7. Marie

    10 décembre, 2009 à 20:59

    Très beau texte comme d’habitude…

    Répondre

  8. lapecnaude

    11 décembre, 2009 à 0:48

    Je me souviens de mon « petit banc » une pièce venant de je ne sais où, complètement sculptée mais qui m’était bien pratique pour regarder par la fenêtre de la salle à manger, un jour il a disparu, on on l’a mis à « la salle des ventes » avec d’autres affaires m’a-t-on dit… j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, mais il le fallait, on avait faim.
    Que dire du boucher à qui je demandais « trois petits steacks de cheval » (nous étions six à table) une fois par mois…. Le Familistère avec les tickets et le carnet de ma mère et l’invitation à venir le cinq de chaque mois; l’usine à gaz, où le tas de coke débordaient toujours sur le chemin près de la Blaise, juste le passage de la brouette de papa chargée de sacs de pommes de terre remplis de combustible, le long chemin de retour par les hauts du pays pour qu’on ne nous voit pas et les les bras sciés par le poids de cet engin de malheur en bois. Mais quel est le con qui a inventé la roue ?
    Le blaireau mariné au vin rouge, le hérison en ragout…. le lapin élevé en cage au grenier par moins 20 l’hiver, sous les feuilles de tabac mises à sécher et coupées au fur et à mesure. Le jardin et les doryphores dans les patates que l’on ramassait dans des boites en fer et qu’on brûlait… et les poires dures qu’on ramassait sous la neige et qu’on cuisait dans le second four de la cuisinière, sans oublier le café « au noir » vert que l’on grillait au dessus avec l’orge !

    Répondre

  9. lapecnaude

    11 décembre, 2009 à 0:54

    la grignette essaie de monter un blog : http://le blog de la pecnaude.unblog.fr.
    Je dis bien essaie, c’est pas encore fini, rassurez-vous.

    Répondre

  10. Nicolas J

    11 décembre, 2009 à 11:08

    Bobibyé !

    Répondre

  11. Nicolas J

    11 décembre, 2009 à 11:18

    Heu. Bobiyé.

    Répondre

  12. lediazec

    11 décembre, 2009 à 18:59

    @Nicolas. Merci ! Qui ne connait pas ça ?
    @ Jean-Claude. Tain ! Promis-juré, la prochaine fois que je vais à Nantes, on se fait une bouffe. Et on cause. On cause amitié, fraternité et trucs désuets !

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

    Répondre

  13. 2pasag the papoteur

    11 décembre, 2009 à 19:23

    et oui à lire tous les comm’ dire que certains et certaines disent à longueur de journée « ct mieux avant  » oui ct mieux avant… mais… pas pour tout le monde :) pour certain d’ici ça semble mieux maintenant malgré la sarkozy ambiance :) pas croyable me v’la entrain de faire de la valorisation de la politique sarkozienne Lol

    Répondre

  14. babelouest

    11 décembre, 2009 à 19:48

    @2pasag le papoteur
    « Je vous parle d’un temps…. » où ce n’était pas drôle de vivre, pas du tout.
    En revanche, le Sarkozistan est en train de démolir ce que patiemment nos grands-parents, nos parents, nous-mêmes avons tenté de bâtir. Parce que justement nous en avions sué, besogné, « arthhhigné » comme on disait dans mon village, pour un monde meilleur, voir ces …… tout démolir, comme çà, pour gagner encore plus, pour que les autres aient encore moins, cela fend le cœur.

    Répondre

  15. le coucou

    11 décembre, 2009 à 19:49

    On l’appelait aussi «ma tante», je l’ai connu à une époque. Beau billet, oui!

    Répondre

  16. b.mode

    11 décembre, 2009 à 20:12

    @ grignette si tu as un quelconque besoin pour ton blog, n’hésite pas, je peux t’aider. tu as choisi la même plateforme que nous, pas forcément la meilleure mais je la connais bien… ,)

    Répondre

  17. despina

    12 décembre, 2009 à 10:57

    j’aime tous vos articles

    merci

    en plus l’ecriture est belle

    remerci

    Répondre

Laisser un commentaire

Consulter aussi

Bienvenue chez les martiens

Le grand écrivain de science-fiction américain, Ray Bradbury, était en vidéoconférence à l…