
Le texte que voici fait partie d’une étude en cours d’écriture s’articulant autour de la poésie et de la politique. Après le doux rêveur à la poésie fantaisiste qu’est Lewis Carroll, voici un autre écrivain, fort différent, George Orwell (1903-1950). Tous deux dominent les lettres britanniques : le premier au XIX°, le second au XX° siècle. George Orwell n’est, en apparence, pas du tout poète. Mais il arrive que les apparences soient trompeuses.
Comme tant d’autres, Orwell est poète contrarié – il le dit dans sa correspondance enfin publiée. Simon Leys, auteur du magnifique essai « Orwell ou l’horreur de la politique », le reconnaît ainsi : « Dans l’ordre naturel des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant la politique. Si la politique doit mobiliser notre attention, c’est à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de le tenir à l’œil. » A défaut d’être poète, Orwell est devenu « écrivain politique », surtout écrivain tout court. Enfin reconnu… après sa mort et le rayonnement de « 1984 », écrit en 1948.
Le Magazine Littéraire de décembre 2009 publie un beau dossier de 32 pages qui dépoussière, via articles et entretiens, l’œuvre et la personne de George Orwell. Ce dossier s’ouvre ainsi : « L’auteur de 1984 ne fut pas seulement un génie de l’anticipation, mais aussi un grand styliste et un penseur politique : à la fois antifasciste et antistalinien, il chercha toute sa vie à trouver la juste mesure entre engagement et rigueur, socialisme et humanisme. » Et sa dénonciation de la ‘novlangue’, dans « 1984 », est bien d’un amoureux de la poésie… Je ne connais d’ailleurs qu’un seul poème de l’auteur, qu’il cite dans son essai « Pourquoi j’écris », et qui commence ainsi : « Heureux curé, j’aurais pu l’être / Voici cent ou deux cents ans, / A menacer mes ouailles de l’enfer / Et à regarder mes noyers pousser. / Mais né, hélas, en un temps mauvais / Ce havre de paix j’ai manqué. / Une moustache m’est poussé sous le nez / Alors que tous les curés sont rasés. »
S’il est évident que la qualité du poème est douteuse, il est surtout évident que c’est un texte d’humour très british et… orwellien ! Ce texte est de 1935 : l’année suivante éclate la Guerre d’Espagne, que le « curé raté » rejoint en décembre, au « POUM », à défaut des Brigades Internationales, fait majeur pour sa lucidité politique : « Hommage à la Catalogne, 1936-1937 » est l’œuvre clef d’Orwell. Dans sa correspondance privée il écrit ceci à son ami Goeffrey Gorer en 1937 : « La chose la plus grotesque, que peu de personnes vivant en dehors de l’Espagne ont comprise, est que les communistes sont les plus à droite et qu’ils sont plus pressés que les libéraux eux-mêmes de chasser les révolutionnaires et d’anéantir toutes les idées révolutionnaires ».
Le verdict est accablant et il n’en démordra jamais. Car il l’a vécu dans sa chair et bien failli « y passer », comme tant d’autres révolutionnaires : non seulement il est gravement blessé au front (une balle fasciste dans la gorge), mais il est pourchassé à Barcelone par la police politique communiste et ne doit son salut qu’à sa fuite, grâce à sa femme, vers la France ! « Les partis révolutionnaires, les anarchistes, le POUM, etc. voulaient continuer la révolution tandis que les autres voulaient se battre contre le fascisme au nom de la démocratie, et bien sûr, lorsqu’ils se sentiront assez solides sur leurs positions et qu’ils auront dupé les travailleurs en leur faisant rendre les armes, ils réintroduiront le capitalisme », écrit-il à ce même ami. Mais, malgré de tels amis, Orwell est alors isolé : En Grande-Bretagne comme en France (en dépit du Front Populaire… qui « dupe les travailleurs », dirait Orwell), les gauches bien-pensantes, y compris communistes, sont « de tout cœur » avec l’Espagne Républicaine, tout en la laissant de fait assassinée par Franco, puissamment secondé par Hitler et Mussolini… On sait que ce fut là le laboratoire politico-militaire de la seconde guerre mondiale, d’abord triomphante pour « l’Axe » grâce au scélérat accord Staline-Hitler, la boucle est bouclée d’entre dictatures…
« La ferme des animaux » est la première œuvre importante publiée qui obtient enfin du succès. Orwell l’a rédigé en 43-44, alors qu’il est connu comme journaliste à la BBC ; mais les grands éditeurs refusent frileusement le texte, du fait de « l’allié Staline » de l’époque. Il trouvera un petit éditeur courageux, enfin, en 1945. C’est une magnifique fable, qui se prête au théâtre – merci l’ami Daniel Geoffre de l’avoir fait !… Orwell parvient enfin à contourner la censure politique de gauche par ce stratagème de l’humour, où « tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres », et ce sont les cochons (communistes) qui, à la fin, redonneront le pouvoir aux hommes (capitalistes) que tous les animaux (révolutionnaires) avaient chassé de la ferme…
C’est toujours d’actualité, à peu près ! « 1984 » enfin. La « carrière » éditoriale de ce livre capital est en soit un roman, ainsi que les circonstances de son écriture. Orwell se sait malade (tuberculose) et, malgré une aisance relative que lui donne le succès de « La ferme des animaux », il s’acharne, entre divers séjours hospitaliers, à terminer « à la va vite » son œuvre commencée en 1948, dont il inverse les deux derniers chiffres, en titre provisoire qui deviendra définitif. On a beaucoup dit que le texte était inégal, parfois brouillon jusqu’en sa construction, etc. Certes, il y a des faiblesses, mais le plus souvent montées en épingle par de « bonnes âmes littéraires de gauche », assez effrayés, il y a de quoi, par la lucidité du romancier.
Le roman paraît en 1949 dans une petite maison d’édition londonienne. La même année, il se remarie. Deux bonheurs ultimes puisqu’il meut le 21 janvier 1950, à 46 ans. Commence alors l’immense « vie » de cette œuvre, qui fera en 60 ans le tour de la terre, en d’innombrables traductions, éditions, et films. « 1984 » jouera un rôle politique très important, en « samizdat » en URSS post-stalinienne, et plus encore en Pologne et autres « démocraties populaires », jusqu’à la destruction du mur de Berlin : on a beaucoup dit, à juste titre, que Ceausescu était le dernier « Big Brother » de l’Est, qui a terminé comme Ubu Roi, « à la trappe »…
Ubu Roi, Big Brother…les équivalents ne manquent pas à l’Ouest. Comme Bush Junior aux USA hier. Ou aujourd’hui, suivez mon regard, certain dirigeant européen proche, hélas, de notre quotidien, qui se permet d’aller donner l’accolade (et parfois « la leçon » !) à des dirigeants, par exemple de Tunisie, du Congo ou du Togo…
« 1984 » est toujours d’actualité ! Merci l’acharniste George Orwell ! A bas la novlangue, vive la poésie !
babelouest
15 décembre, 2009 à 5:33
Merci, Rémi ! Sous ta plume, et à l’énoncé de la vie d’Orwell, on se croirait revenus au début des années 1900 en Russie, quand les Bolcheviks firent tout pour contrer Bakounine et ses amis les anarchistes : en les qualifiant de « contre-révolutionnaires », les léninistes savaient les condamner. Parce qu’il exècre l’enrichissement personnel, et prône au contraire le partage équitable des biens et des pouvoirs, l’anarchisme gêne les apprentis-dictateurs qui sommeillent plus ou moins au cœur de tant d’humains !
Puisqu’on parle ici de livres et de littérature, je me permettrai de conseiller le petit essai de Rudolf Rocker « Les Soviets trahis par les Bolcheviks », chez Spartacus. L’auteur n’a pas la plume acérée et alerte d’Orwell, il se contente de relater les faits et les correspondances des protagonistes. C’est une réédition de l’ouvrage paru en 1921. Hélas, lui aussi est toujours d’actualité.
b.mode
15 décembre, 2009 à 5:50
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