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Je viens de tuer ma femme – Emmanuel Pons / Déraison – Horacio Castellanos Moya

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Dans la vie, il est préférable de ne pas tout prendre au pied de la lettre. Sinon…

L’autre jour, je lisais un livre que je m’étais procuré chez mon libraire borgne, alors que j’étais venu lui acheter « Le spectateur émancipé » de Jacques Rancière. Il ne l’avait pas en rayon. Non pas qu’il soit borgne, pas du tout. J’exagère quand je dis ça. Il a un regard tout ce qu’il y a de plus clair et c’est un homme séduisant. Les voisines branchées le trouvent très à leurs goûts. Tant mieux ! Comme ça elles me foutent la paix. Ma femme est très jalouse et ça me mine. Pour un rien elle me fait une scène. Elle tire une gueule comme ça. Il est borgne parce qu’il me plaît d’ainsi le présenter. C’est injuste ? Et alors !

J’ai donc lu un petit livre qui, comme disent les puristes, ne mange pas de pain. Ne mange pas de pain, peut-être, mais il a l’avantage de crépiter comme un bon feu de cheminée dans l’hiver de nos menus plaisirs. Au lieu de regarder à la télé pour la énième fois la même série avec une appellation différente, j’ai lu d’Emmanuel Pons « Je viens de tuer ma femme ». Le titre est brutal et le contenu l’est aussi un peu. Mais moins qu’on ne peut l’imaginer à la lecture du titre. Il s’agit ici d’humour, d’humour macabre. Avant de faire le procès de cet homme paisible à forte tendance bucolique, écoutons ce qu’il a à nous dire. Pas content d’avoir commis l’irréparable, il faut qu’Emmanuel (c’est le nom du héros) trouve chez autrui des oreilles réconfortantes.

Attention pas n’importe quelles oreilles. Des oreilles qui savent écouter. Cela ne se trouve pas au détour du premier chemin vicinal venu. Une oreille compatissante. Une oreille plaisante. Une oreille amie. Une oreille complice, cela n’est pas donnée à n’importe qui ! Emmanuel a un dilemme, il doit se rendre à la police, il le sait, c’est ainsi qu’il l’a décidé, c’est inévitable, mais il manque de timbres pour expédier ses faire-part. Du coup, il retarde un peu son arrestation. Il faut qu’il se procure ces fichus timbres, mais pour cela il faut qu’il se rende à la maison de la presse, à trois kilomètres de son domicile. En chemin, il échafaude, il imagine la meilleure façon possible d’organiser sa future célébrité. Avec un tel acte, il ne peut qu’être célèbre. Du moins dans ce village de Normandie où il est venu s’enterrer avec sa femme. Ses scénarios sont nombreux mais pas convaincants. Du moins c’est ainsi que la chose lui apparaît après analyse. Il hésite encore et encore. En suivant le cours de la rivière voisine, la Durdent, il songe à la meilleur façon de…

Je n’ai pas lu ce livre pour vous raconter toute l’histoire ! Si vous voulez connaître la suite et éprouver un plaisir frivole et tout à fait délicieux : « Je viens de tuer ma femme » – Emmanuel Pons – Arléa – 7€ environ.

Dans un autre registre, plus brutal, plus abrupte, j’ai aussi lu « Déraison » de Horacio Castellanos Moya, écrivain né au Honduras, mais qui a vécu la majeure partie de sa vie au Salvador. C’est un petit livre dense et fourmillant qui vous mange la tête. J’aime les écrivains d’Amérique Latine, mes frères de langue et de coeur. Ils ont une puissance incroyable. Ce livre raconte l’histoire d’un type qui a un ami qui lui veut du bien. Comme tous les amis qui vous veulent du bien, si vous n’avez pas le temps de prendre la fuite avant d’écouter ce qu’ils ont à vous dire, vous êtes déjà perdu. Perdu pour vous même et pour les autres. Cet ami propose au héros, journaliste un tantinet paranoïaque, échoué là comme un tronc d’arbre sur une plage quelconque, un boulot qui ne va pas arranger sa tête, fragilisée par un parcours personnel des plus chaotiques. Comme il n’a rien d’autre à faire, il accepte le job.

Installé dans un palais archiépiscopal, au Guatemala, entouré d’un personnel moche et inodore son travail consiste à lire et à donner forme à un rapport d’un millier de pages sur le génocide perpétré par l’armée contre les indiens. Je vous le dis tout de suite, ce n’est pas gai, mais la vie n’est pas faite que de jubilation. Il y a cependant dans les pages de ce livre de quoi se réjouir et même de quoi éclater de rire, pour peu que vous preniez le temps de vous y attarder. Au fur et à mesure qu’il avance dans la lecture, dans ses corrections, multipliant ses allées et venues au Portalito, la « plus légendaire des cantinas de la ville », pour écluser des grandes chopes de bière, sa dérive apparaît inéluctable. L’alcool ne suffisant pas à maintenir à flot un esprit instable devant le compte-rendu des viols, des massacres et de l’horreur de l’armée dans sa totale bestialité, il ajoute le sexe comme fantasmagorie. Il s’y adonne avec une frénésie hystérique, mais ces palliatifs ne suffisent pas à lui faire oublier ces pages qu’il lit une à une avec une méthode hallucinante. La scène où des militaires interrogent un pauvre bougre muet, sans qu’ils sachent qu’il ne peut articuler le moindre son, afin de lui faire avouer les noms des complices de la guerrilla, place de fait le surréalisme dans le rayon des jouets pour enfants. Il y en a beaucoup d’autres scènes puissantes dans les 150 pages de ce livre.

Trempée dans les forges de l’enfer, la plume de cet écrivain d’Amérique centrale, qui n’a pas oublié son flamboiement en chemin, lâche une écriture majestueuse, d’une poésie très baroque. A lire. Absolument. « Déraison » – Horacio Castellanos Moya – 10/18 – 7€ environ.

http://www.dailymotion.com/video/x6vcea

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11 Commentaires

  1. lediazec

    22 janvier, 2010 à 7:43

    Merci Bernard pour l’ajout de cette vidéo qui m’a franchement ému. Ah, cet accent ! Que j’emprunte dès lors que je suis en compagnie d’amis chiliens, argentins ou mexicains. Magnifique.

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

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  2. b.mode

    22 janvier, 2010 à 7:43

    Je t’en prie ! par contre je dois t’avouer que je ne comprends pas ce qu’il dit ! ;)

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  3. lediazec

    22 janvier, 2010 à 7:57

    @ Bernard. Il parle beaucoup et bien de la bizarrerie de l’être humain et de certains dictateurs en particulier, comme celui, par exemple, qui préfère les fourmis aux hommes, à cause d’une sombre histoire de réincarnation… Faudrait que je réécoute ça, c’est géant ! Ou comme le rôle joué (c’est banal) par les States dans l’armement de deux factions opposées à l’intérieur d’un même pays. De l’avantage culturel qu’il a à être issu d’un petit pays, cela le soulage du poids d’une grande nation et du souci constant à défendre ses grandes valeurs. Ironique avec ça ! De sa passion pour le Mexique et, bien sûr, de son amour du sexe. Tout ça est chopé au vol. Pour une traduction plus fidèle faudrait que je me m’installe et prenne des notes…

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

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  4. BA

    22 janvier, 2010 à 8:51

    Me Olivier Morice, avocat de parties civiles dans l’enquête sur l’attentat de Karachi en 2002, a accusé vendredi le ministère de la Défense d’avoir « caché » l’existence de documents secret-défense alors que les autorités françaises assuraient que tout avait été transmis à la justice.

    http://www.lesechos.fr/depeches/france/afp_00223939-karachi–un-avocat-accuse-l-etat-d-avoir-cache-des-documents-classifies.htm

    Le ministre de la Défense actuel, Hervé Morin, était lui-même conseiller de François Léotard à l’époque du contrat entre la France et le Pakistan !

    Hervé Morin faisait partie du clan Balladur-Sarkozy à l’époque (1993-1995).

    Tu m’étonnes que le ministère de la Défense cache certains documents concernant l’attentat de Karachi !

    Tout le clan Balladur-Sarkozy est mouillé dans ce Watergate français !

    Le clan Balladur-Sarkozy (1993-1995) :

    - le Premier ministre Edouard Balladur,
    - son directeur de cabinet : Nicolas Bazire,
    - le ministre du Budget Nicolas Sarkozy,
    - le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy : Brice Hortefeux,
    - le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua,
    - le ministre de la Défense François Léotard,
    - le directeur de cabinet de François Léotard : Renaud Donnedieu de Vabres,
    - le conseiller de François Léotard : Hervé Morin.

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  5. lapecnaude

    23 janvier, 2010 à 1:10

    http://pangloss.blog.lemonde.fr/ Pour Leziadec – B Mode – Babelouest – Clarky and co

    Si vous aimez la prose de Patrick Pandraud allez faire un tour sur ce blog !

    Bonne soirée à tous.

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  6. lapecnaude

    23 janvier, 2010 à 1:26

    Je ne sais pas comment cela se passe dans votre coin au sujet des régionale, mais je suis allée ce soir à une réunion où prenait la parole un vice prsident du Conseil Régional de C.M. que j’estime bien (un voileux, çà à de la toile quand même), j’ai été décue par l’assistance, mais pas par son exposé des six années de présidence de la Hottentote (çà je vous l’avoue c’est pas de moi), le record de 6000 créations d’entreprises dont 5806 restées viables, faut le faire. Bon, Clarky, je ne vais pas prècher, je compte, c’est tout. Par contre la méthode de com est archi-nulle, sont pire que les carabiniers d’Offenbach – deux pas en avant – deux pas en arrière et rebelotte. Pas foutu de faire du presque porte à porte municipal, on va où on ne risque pas de prendre un coup de pied au cul… J’ai réussi à faire une bise à Réaldini, ce caïen est grand comme pas possible et a une tête de breton brun, encore un marin … sympa.
    Moi, je me verrai bien aller me mettre à une table de bistrote avec deux potes et une pile de programmes à côté de moi, consommation au désir de ces demoiselles et discussions si intérêts. Bien sûr avec des mecs deux fois plus grands que moi et de préférence karatéka !
    Si je ne fais pas quelque chose je vais partie en mélancolie style Dame aux Camélias (j’ai déjà la toux, celle du fumeur pas l’autre) ou je me mets à relire Les Nuits de Musset comme …
    A plus vous dirait mon petit-fils !

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  7. clarky

    23 janvier, 2010 à 15:18

    @ lapecnaude euh, tu peux prêcher, même en eaux troubles si tu veux, mais là pour le coup je vois pas bien le fait que tu m’interpelles, j’avais encore rien dit bordel aqueux :)

    horacio me fait penser à bacri, tain il lui ressemble je trouve !
    j’ai compris dans les grandes lignes la vidéo, heureusement qu’il parle pas trop vite sinon j’étais largué !

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  8. lapecnaude

    23 janvier, 2010 à 16:52

    @ Clarky j’avais peur que tu fasses le bigorneau sous le pont de l’ile de ré !
    J’ai fait un coup chouette, je sape, je sape, maintenant la seule libraire de ce fief sarkosyste me commande et me livre mes journeaux et mes livres « à domicile « , je vais donc lire Pons et Moya … hein, le petites vieilles elles savent encore draguer !

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  9. clarky

    23 janvier, 2010 à 17:05

    dans les fruits de mer, je dois t’avouer que j’ai un faible pour la moule, punaise je pars en live ;)

    bigorneau, d’accord j’ai une face d’anchois mais de là à en conclure que j’ai une pine d’huitre, c’est aller vite en besogne :)

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  10. lapecnaude

    23 janvier, 2010 à 17:17

    @ Clarky Ne te fâches pas mais le seul bigorneau immangeable de l’ile de Ré que je connaisse, c’est le Cathare Lionel, celui là est nocif. Je pensais que tu écrivais une série, c’est tout. Concernant ma levée, après tout, j’aurais bien besoin d’aide, elle fait deux fois mon poids !
    Dis pas de bétises, j’aimerais bien la voir ta face, sûr que tu dois être mignon tout plein.

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  11. clarky

    23 janvier, 2010 à 17:37

    je ne suis pas fâché françoise même si parfois je fais mon fâcheux de con.
    imagine un croisement entre travolta et fernandel, ça donne moi en gros :)

    putain on va finir sur meetic à ce rythme, mais je couche jamais le premier soir ! ;)

    bon, là je crois que j’ai bien salopé le billet de rodo, quoi que ça se tient, des histoires de femme, d’homme, de tuerie !

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