Début de matinée très doux, ce dimanche. Une sorte de torpeur m’envahit. Je laisse faire. Je jongle avec les liens, les idées au ralenti. J’ai deux livres en mouvement et même un troisième, un petit dico sur le nom des lieux dans lequel je me penche avec grand plaisir. Je passe de l’un aux autres, comme la brise va son chemin. Les livres c’est comme les maitresses : il faut faire attention à bien les nommer. A ne pas se tromper de prénom, sinon c’est le balkan sentimental ! Je m’égare. Ce n’est pas de cela que je veux vous entretenir. Ces livres sont nichés dans un coin de ma tête, ils nidifient, le moment viendra assez tôt. Je n’ai pas l’esprit aux notes de lectures. J’ai pourtant de la qualité à proposer…
La mer est d’un calme. Elle respire lentement, régulièrement. Sa caresse fait à peine frémir la bande de galets qui borde la promenade. Une légère rumeur se fait entendre. Le ciel affiche une indifférence dépourvue d’émotion. Le vert est intense. Au pied des marches qui conduisent à l’église, il y a un bistrot. « Le Village » est son nom. C’est pas original mais il est bien tenu. La fréquentation est bonne en ce dimanche. Il fait un temps de messe et de parlote. La défaite du PSG. La tempête de neige à l’est des États-Unis. Le trafic d’enfants en Haïti… Le cyclone Oli. Tout est détraqué. Allez, à la tienne ! On ne peut pas fumer ici, dit quelqu’un. Alors que chez Dudune on ne se gêne pas. C’est le patron qui fournit le cendar ! La justice c’est pour celui qui la rend.
Nous vivons une drôle d’époque tout de même. On peut dire que nous traversons une non époque, tant le rien fait figure de monolithe dans le ciel des idées. Je blogue, tu blogues, il blogue, c’est la vaste blague. Blog à part. Il faut passer le temps. A propos de blague. Avez-vous remarqué combien l’amuseur public fait figure de philosophe ? Que n’importe lequel (comique) vienne à sortir une ânerie plus ou moins rigolote et voici que l’univers de l’indigence relaye l’information, se tient les côtes, applaudit à rompre, comme s’il s’agissait de la chose la plus spirituelle entendue depuis l’antiquité. L’antiquité se situant autour des années cinquante du siècle récemment expiré. Tant que les comiques eux-mêmes ne se prennent pas au sérieux, il n’y a là rien de très dramatique. Je vous l’ai dit, ce dimanche, le ciel est d’humeur indifférente.
Mon voisin qui est idiot jusqu’à l’indicible, le répète assez souvent : « il faut de tout pour faire un monde. » Quand il dit ça, j’ai franchement envie d’aller en taule. Je n’ai pas besoin, ayant commis l’irréparable, qu’un juge ait la bonne idée de venir me libérer sous prétexte que la France ne respecte pas les normes européennes en matière de détention. Si vous saviez jusqu’à quel point mon voisin est un crétin, vous comprendriez mes envies.
A tout prendre, je préfère les premiers jours de chaque mois quand paraît non pas une bonne revue ou un bon livre, mais le classement W des blogueurs. Ne confondez pas ce W-là avec le W de Georges Perec, une histoire hyper-originale que je vous conseille de lire. Je parle du vrai, du seul, de l’unique W connu, celui qu’on désigne sous l’appellation de Wikio. Ce classement est une sorte de religion de type païen. Son rituel colonise une frange particulière de la blogosphère. Cette forme graduée de la valeur individuelle et collective se décline à la manière d’une pyramide, classant les blogs du plus humble au plus important selon une hiérarchie « injuste » et cruelle, comme le sont toutes les hiérarchies, nul n’en doute. Mais tous les mois on y retourne.
Cette croyance étonne par la richesse de ses décors, par l’extrême variété des supports, ainsi que par l’efficacité du sermon. Archéologues et sociologues voient dans ces pratiques fossiles le moyen d’appréhender une société à la fois complexe et rudimentaire, mais avec une visée prosélyte très efficace. Ces témoins impartiaux sont esbaudis devant l’enthousiasme et l’inventivité des adeptes, par l’interaction rituelle conduisant à l’analyse pragmatique et par l’admirable démarche phénicienne de la plateforme.
Chaque mois, à la parution du classement, une pluie de commentaires s’ensuit. La planète W est la proie de convulsions diverses. Littéralement linkée sur elle-même, son satellite grammatical absorbe le néologisme avec gourmandise, frôlant par moments l’indigestion. S’ensuit une grande diarrhée. Un pour tous, tous pour l’imodium ! est le mot d’ordre. De la tième place à la tième place… J’ai gagné… J’ai perdu… Je stagne… Je suis tantième alors que le mois dernier j’étais le tième devant le tième. Pourtant, j’ai produit plus de papier que le mois précédent. Je me suis appliqué comme une bête. Et blogue la galère. On oublierait presque la raison d’être du blog, on linke à la santé des uns et des autres. On force le lien comme des forçats. Pour aider ou pour promouvoir. Pour se hisser en haut, tout en haut ! Dans quel but ? Nul ne sait.
Et après ?… Rien… On fait une pause… On attend le mois suivant. Le plaisir inoffensif et satisfait. Bientôt, nous aurons la première édition encyclopédique de « Comment bloguer facilement », avec 2 suppléments « trucs et astuces », gratuits : « Mode d’emploi et copinage », « Comment linker la gueule de ton voisin sans te faire alpaguer par la police des frontières ? »
Une nouvelle philosophie est née. Au mois prochain pour des nouvelles médisances !

