( 22 mars, 2010 )

Voyage or not voyage

lucrceborgia.jpgDidier Goux m’a tagué depuis plusieurs jours. Nous sommes dimanche et j’ai le choix : écrire un énième papier sur les régionales ou répondre à ce tag. Mon choix est fait. Quand Didier m’a invité pour ce voyage improbable dans sa bécane à remonter le temps, j’ai aussitôt pris mon ticket. A l’instant où j’écris, j’ignore vers où mon grand corps malade va me conduire. Ni en compagnie de qui je vais me retrouver. On ne guérit pas de ses rêves et c’est tant mieux. Didier a eu l’idée de proposer une chaîne de voyages uniques dans le temps. Impossible ? Pas du tout ! C’est à peine si un petit effort est nécessaire pour rendre la chose réelle. Au cas où… J’emmerde tous ceux qui viendraient ici avec des mesures et des contremesures scientifiques pour foutre en l’air ma réalité, elle est mienne.

Puisque nous l’avons rêvé, ce voyage, nous l’avons réalisé. Maintenant, il faut l’expliquer… Car, voyez-vous, c’est le plus beau des voyages, celui qui ne s’encombre pas de bagages ni de choses inutiles, comme la vérité, par exemple. C’est un voyage absolu. J’ai apprécié l’idée et je m’y colle. Les puristes diront que ces machines à explorer le temps sont impossibles à conduire. Que du fait de la limitation des vitesses sur la quatre voies, des radars, cela mettrait à mal la logique cartésienne. Balivernes !

Depuis Einstein, on sait que la relativité restreinte permet « certaines dilatations » et donc la sensation d’explorer le temps. Cela tombe bien, moi, les histoires de dilatation, ça me donne la pêche et le vide, ça m’intéresse. Bien que, avec l’âge, ces enthousiasmes juvéniles relèvent davantage du phantasme que de la réalité palpable. Mais avec l’extension du temps et le déplacement dans les époques, il est légitime et même souhaitable de modifier notre propre apparence. Dans mon esprit, la transformation s’est faite d’elle même sans le moindre effort. Je suis jeune et robuste. Je suis beau selon les critères de l’époque où je me trouve projeté. Je suis amoureux et comme tout amoureux qui se respecte, je prospecte, l’air parfaitement benêt. Normal, j’ai dans les vingt, vingt-cinq ans. A-t-on déjà vu plus stupide à cet âge-là ?

Me voici donc à la fin du quinzième siècle en compagnie du chevalier de Pardaillan, mon ami. Nous chevauchons deux canassons fatigués, pas moyen d’enclencher la cinquième dans cette plaine interminable. Nous devisons à propos de nos univers respectifs. Il se montre dubitatif et s’amuse devant ce qu’il pense être un désordre mental avéré. Je ne fais aucun cas, d’où je viens, où il va, tout y passe. Il est costaud le chevalier et franc de collier. Il ne s’embarrasse pas de préambules, il aime ou il déteste et il le dit. Nous nous plaisons. On fait un bout de chemin. Il trace vers le château d’Este, à Ferrare, en Italie, où il dit avoir affaire avec le Prince. Il a des injustices à réparer et une bourse à remplir. Il a les Borgia en point de mire. Je lui souhaite du courage.

Pendant que Pardaillan porte l’estoc et décime une bande de coupe-jarrets à la solde d’un certain César Borgia, s’empiffrant ensuite comme un goéland dans une auberge quelconque sans souci du bon ou du mauvais cholestérol, je m’engouffre sous le baldaquin de Lucrèce, alias la Fausta, la soeur de César, le patron des coupe-jarrets de tout-à-l’heure. Une redoutable harpie à qui on ne proposait pas la botte, sous peine d’y laisser sa peau. Pas moins de trois mariages à son actif et une flopée d’amants, presque tous abimés dieu seul sait. Du moins telle est sa réputation.

Elle a du tempérament la fille naturelle de Rodrigo Borgia (le futur pape Alexandre VI), un sacré client ! J’ai laissé l’espace d’une nuit mon ami le Chevalier de Pardaillan régler son compte à César, l’ignoble frère de la dame, et me suis attardé en sa compagnie le temps qu’il fallait. Elle aime tant les arts ! Elle qui en est la protectrice, je lui fais part, entre deux ébats (n’oubliez pas que dans ce voyage je suis jeune et plein de sève), de l’évolution de l’art pictural. De l’impressionnisme à l’expressionnisme abstrait et au surréalisme, je lui parle de ce fou furieux génial qu’est Dali, espagnol comme elle, la comparaison s’arrêtant là.

Dans l’aigu ou dans le rauque, le flamenco est une plainte qui se libère comme un roc blessé par de vieilles craintes. Elle ignore tout sur les montres molles. Collé à son oreille, je l’informe de la naissance et de l’éclosion d’un pur génie de la peinture, un certain Van Gogh. De beaucoup d’autres génies. De Buñuel et de son chien andalou. De son autre compatriote qu’elle n’a pas connu, non plus, Miguel de Cervantes. A coup sûr, elle cherche déjà à les protéger. Je lui murmure à l’oreille, lui mordillant le lobe, des informations sur le monde d’où je débarque. De ma machine. De la révolution française… De Napoléon… De la révolution russe… Elle me prend pour un fou, mais elle écoute et absorbe. Elle a raison, je suis fou. Je lui parle de Didier Goux. Elle devient folle ! J’énumère les galères, la misère, les holocaustes, le racisme, la haine, l’esclavage, la corruption, les dictatures, les meurtres (elle connait), les assassinats politiques (elle connait aussi). Je lui parle du progrès, de la science, de l’éducation, de la politique, de la démocratie (elle ignore le mot ainsi que le sens), la culture, l’électricité, le cinéma, la voiture, la télévision, l’internet, la vitesse et le vertige de tant et tant de belles choses… Je lui touche un mot sur les druides et sur les légendes celtes, des mystères dont elle n’a aucune idée… Quelle nuit !

La Fausta !… Musclée de l’entrecuisse, tenant et serrant son partenaire comme dans un étau pour en extraire la substantifique moelle, me faisant à son tour savourer la chaleur d’un bonheur unique, nous partageons une nuit de folie. Faisant gaffe tout de même à ne pas me retrouver au petit matin, une dague plantée entre les omoplates et jeté, un peu plus loin, dans un sac lesté de grosses pierres par dessus le Pont des Soupirs.

Aux aurores, j’ai retrouvé le chevalier, plein comme une huitre. Nous avons chevauché un brin à travers la campagne en quête de la demeure de l’Arioste, le protégé de Lucrèce. Je ne voulais pas quitter Ferrare sans avoir interrogé l’auteur de Roland Furieux et des Satires qui regrette ne pas avoir appris le grec. Homme affable, raffiné, sceptique et souriant, il n’est pas dupe ni sur son époque, ni sur sa condition, ni, non plus, sur le cercle des gens qu’il fréquente. Pas plus que sur les guerres intestines, ni sur la place des femmes dans ce monde, ni, non plus, sur « la place de l’écrivain dans l’histoire ». Pourquoi ne s’était-il point marié ?… Cette question et bien d’autres, je n’ai pu les lui poser. Il était parti en mission pour le compte du cardinal Hippolyte d’Este. Ce sera lors du prochain voyage…

Vous pensez bien que maintenant que j’ai goûté à ces machines à explorer le temps, je ne vais pas en rester là !

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8 Commentaires à “ Voyage or not voyage ” »

  1. babelouest dit :

    Ne nous leurrons pas. Le voyage dans le temps doit impérativement éviter les paradoxes temporels. De grands écrivains de science-fiction s’y sont essayés, avec succès me semble-t-il. Je pense notamment à deux américains, et deux français. Poul Anderson, pour La Patrouille du Temps, Isaac Asimov pour La fin de l’éternité ; Stéphan Wul, pour L’orphelin de Perdide, que René Laloux a adapté en dessin animé à partir de dessins de Moebius sous le nom de Les Maîtres du Temps, et enfin Gérard Klein (l’éditeur, pas l’animateur de radio) pour Les seigneurs de la guerre. Après tout ce beau monde, l’humilité s’impose. Cependant, un coup d’essai me ferait bien « rire »…

    Le 13 juin 1789, Jacques Jallet, député du Poitou aux États Généraux, est le premier curé à rejoindre le Tiers État. De ce geste déterminant naît la fusion des Trois Ordres et, 5 jours après, la formation de l’Assemblée Nationale. Supposons que ce jour-là, je m’immisce du côté du Jeu de Paume à Versailles, j’invite le digne ecclésiastique, peu fortuné, dans une auberge quelconque, et je lui occasionne une bonne cuite, de celles qui vous sont un souvenir ému des années plus tard. Quid de la Révolution ? Peut-être se serait-elle déclenchée malgré tout, d’une façon un peu différente, mais peut-être pas.

    Vous avez retenu la date : peut-être pas de prise de la Bastille, qui n’avait été occasionnée que par la recherche d’armes par quelques exaltés. Le roi reste respecté, il lâche quelques miettes, glanées sur les cahiers de doléances, et tout le monde rentre chez soi tout content : je dirai comme d’habitude ! L’aristocrate Maximilien de Robespierre, homme brillant, se fait une remarquable carrière au barreau de Parie (encore un avocat). La guillotine est inventée, mais elle ne sert que pour quelques assassins, et tombe peu à peu dans l’oubli. Le jeune Napoleone Buonaparte continue à faire carrière en tant qu’officier d’artillerie, où il s’illustre très anecdotiquement. Murat devient célèbre quelques années plus tard à Lyon, où à la tête du Xème régiment de chasseurs il réprime un soulèvement populaire.

    En 1809 le jeune Louis XVII succède à son père souffrant. Il épouse une aristocrate anglaise, et fait activement développer les relations entre les deux pays. William Pitt, Chancelier de l’Echiquier, et l’abbé Louis, habile ministre des finances, signent un intéressant traité de commerce devenu un modèle pour d’autres transactions. On en parle comme de l’Alliance du Négoce. Des filatures se développent dans la région du nord de la France, mais au bout de quelques années un violent mouvement ouvrier éclate, et Louis XVII fait intervenir les troupes qui noient le soulèvement dans le sang. Il faudra attendre les années 1860 pour que de nouveaux heurt aboutissent enfin à une reconnaissance des droits des travailleurs.

    Moralité, si vous voyez une machine à remonter dans le temps, remontez-la à fond, crac, crac, crac, crac, et renvoyez-la vide au Crétacé. Je doute qu’un citoyen de cette époque-là puisse s’en servir.

  2. b.mode dit :

    C’est toute la problématique de terminator… :) Y’a un moment où le scenar se prend les pieds dans le tapis…

  3. laetSgo dit :

    Alors ces messieurs sont incorrigibles ! on leur propose un voyage dans le temps, et hop ! ils en profitent pour intégrer une partie de jambes en l’air…certes le choix de la partenaire est significatif mais quand même :-) )))
    Snif, snif, snif…ma vie en bleu ce matin…ce qui ne signifie pas que j’ai le blues, hein !
    vais relire de la bonne SF alter-historique histoire d’oublier ce vague à l’âme….

  4. lediazec dit :

    @ LaetSgo. De tout coeur avec toi. Pour le reste, Jean Ferrat le disait : « la femme est l’avenir de l’homme… »

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

  5. Didier Goux dit :

    Je constate que, durant ce voyage, vous avez tiré un coup, tandis que, durant le mien, j’ai lamentablement foiré ma tentative.

    C’est une bonne psychanalyse, finalement, cette chaîne…

  6. 2pasag the papoteur dit :

    Tiens des trains qui filent la nuit à grande vitesse et des sauts à l’élastique dans le temps passé qui redevient des futurs possible. Tout cas c beau l’imagination de ce qui aurait pu se passer si moi j’avais chamboulé le jeu. Oui si j’avais pu et bien j’aurai inventé l’internet pour voyager d’un endroit à un autre sans bouger de mon canapé ou un boitier mobile captant les messages pour vérifier si un Lediazec m’envoie son bonjour de l’autre bout de la terre ^^
    Pas à dire, mais voyage ou pas, c’est agréable à lire :)

  7. babelouest dit :

    Ah oui, Papoteur, le voyage parmi les siècles, entre incursion de voyeur et invasion de paradoxes, quelle mine de sensations hors pair ! Mais là aussi, le danger guette aussi bien le lecteur abîmé en fascination, que le héros qui déchaîne les ouragans temporels.

  8. remi begouen dit :

    Ha oui, babelouest, tu sais nous balader dans l’espace-temps, avec ta bande d’autres écrivailleurs en délire : cela donne ‘une petite histoire entre amis’, sous-titre de ‘Gaïa’. J’ai lu cela dans le train pour aller à Lyon et en revenir. C’est dire que j’ai pris les célèbres ‘traboules’ lyonnais, ces immeubles de la Croix Rousse, qui ont plusieurs entrées-sorties à différents étages dans différentes rues, bonjour les filatures… Et c’est ainsi que j’ai échappé à ‘la grand-messe’ du 2°tour : j’ai ‘traboulé’ comme raconté dans le bouquin… et rejoints les tarnaciens et les Borgia, les canuts et la Louise Michèle du futur, la Chloé si sublime, de mot de passe en mot de passe !

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