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Soirée bavarde à Saint Nazaire

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livresurlinsurrectionmalgachede19471242920521.jpgQui vive ?- oiseau !- Feu…
La vie est zarbie (sonorité malgache), c’est à dire bizarre (sonorité de bazar turco-arabe). Enfin vous voyez ce que je veux dire, en bon français. Rapide démonstration en quatre points :
1 – Une ange (puisque de sexe féminin manifesté) entre dans ma vie privée – chut ! Chut !…
2 – Elle m’entraîne à une ‘soirée bavarde’ chez notre libraire Gérard Lambert (‘La voix au chapitre’, déjà connu ici grâce à un certain lediazec). Belle soirée où s’exprime un bel écrivain malgache, Jean-Luc (sonorité bien française) Raharimanana (sonorité pas très catholique, qu’aime ma nana).  Donc ‘ma ange’ est au 1° rang, moi en retrait, pour aller discrètement fumer mon clop entre 2 bavardages. J’apprendrai plus tard que j’ai ainsi loupé un beau dialogue entre elle et lui, tant pis. Pas rancunière, elle me prête le lendemain un très cher et magnifique ouvrage : ‘Madagascar, l’île aux sorciers’, de Nicole Viloteau, excellente photographe et écrivain (Ed. Arthaud, 2001).
3 – Je récupère gratos un petit meuble à grands tiroirs, pile-poil pour ranger mes vieilleries de dossiers et coupures de presse qui débordent des cartons. J’en jette au passage au moins 4 kg, mais parfois en sauve par hasard quelques grammes, dont celui-ci, du Monde, daté du 17 mars 1997 : ‘Les 100.000 morts de l’insurrection malgache’, signé Jean-Pierre Langellier.
4 – Un désagréable contretemps (de détail, ouf !) me prive d’ange manana ce soir et c’est l’occasion de relire ce papier oublié et de faire ‘tilt’ : Un article pour Ruminances ?

Beaucoup d’entre nous, lecteurs-blogueurs, n’étions pas nés en mars 1947, date de cette insurrection qui ne sera vaincue qu’en décembre 1948. Mais nos parents, eux, sont pourtant restés ignorants des faits abominables : ‘La répression est féroce…L’armée mène une guerre coloniale dont les Français de métropole, privés d’information directe, ignorent l’essentiel’. La désinformation est telle que même ‘l’oncle Ho Chi Minh’, dans sa guerre de libération du Vietnam, sous-estime l’ampleur du mouvement malgache tout en proclamant évidemment sa solidarité. Et puis, malgré les défaites coloniales françaises au Vietnam puis en Algérie, c’est un silence de plomb sur cette tragédie : l’article du Monde que je cite est publié un demi-siècle plus tard ! ‘Zovy ?- Vorona ! –Afo’ est un échange de mots de passe entre insurgés, qui signifie : ‘Qui vive ? – Oiseau ! – Feu’.  Voilà à peu près tout ce que l’on sait des méthodes de ces guérilleros qui, armés de sagaies et de bâtons, ont attaqué colons et militaires français avec tant d’énergie qu’ils ont libéré, des mois, une très très grande zone de leur île, avant de capituler… au prix de 100.000 morts ! On sait aussi qu’ils furent trahis par les quelques politiciens malgaches (socialistes vaguement autonomistes, à la mode Houphouët Boigny) élus à l’Assemblée Nationale… ce qui n’a pas empêché la justice (?!) locale d’en emprisonner et exécuter quelques-uns : pour l’exemple !… On sait aussi qu’on leur faisait croire que ‘Les Américains allaient débarquer sur leurs côtes, comme en France, en libérateurs’… et que les sortilèges transformaient les balles des soldats ‘en eau’ ou bien faisaient se ‘tordre leurs fusils’…

Ce silence de plomb sur l’insurrection de 47/48 est toujours de vigueur, non seulement ici, mais même dans la Grande Ile, qui fut si prospère, avant la colonisation. Ce magnifique pays plonge dans la misère depuis l’Indépendance. ‘Bien fait’, disent bien sûr les nostalgiques genre Le Pen… et bien d’autres, qui se disent de gauche… comme les élus malgaches de l’époque. L’espoir y reste, indécrottable. Comme la langue : Tsy hita nareo. Va ny maty ? Tata robe mie  fi-lamba, misorondoha. Tsy ho aiza maraina. Tsy mba mamindro. Tany mena. No ambony tratany rarivato noan-dani-mandriny.

Vous n’y avez rien compris ? Moi non plus… Mais cela est court : notre bavard bel écrivain malgache nous a parlé, lui, au moins dix minutes dans sa langue. Il paraît qu’il a été surpris que 2 auditeurs le comprennent, mais pas du tout qu’il soit applaudi par tous, tant est belle, phonétiquement, cette prose poétique. Et le texte ci-dessus veut dire : ‘Ne les voyez-vous pas les morts ? Ils sont couchés tous ensemble, chacun enveloppé de ses lamba et la tête couverte pour n’aller nulle part. Le matin, ils ne se lèvent pas et le soir ils ne se couchent pas. Sur leurs poitrines, il y a de la terre rouge et à côté une maçonnerie.’ Je trouve beau, d’étrangeté poétique, ce texte… mais il est beaucoup plus musical en malgache. Cela est tiré de ‘Ohabolana – Proverbes malgaches’ de J.A. Houlder, cité p.9 de Madagascar, l’Ile aux sorciers, de Nicole Viloteau. Pour en revenir aux sonorités des deux langues que pratique si bien Raharimanana, il nous a bien fait rire en racontant diverses difficultés de l’apprentissage scolaire du français, dans son enfance. En particulier dans la prononciation du ‘che’ et du ‘je’, comme dans ‘je prends le chemin de l’école’ et non pas ‘che prends le jemin de l’école’… Répétez, les enfants, répétez !!!… Mais les enfants fatigués de l’exercice se remettent à ‘zozoter’ (sic !) dans leur langue maternelle, avec traduction phonétique : ‘Za parle, écoute za’ !…

A lire, de ce quadragénaire poète et romancier prolixe ces quelques livres, plus ou moins bilingues (et je ne l’ai pas encore fait, pardon, mais j’en ai entendu des extraits) : Aux éditions Le Serpent à Plume ‘NOUR,1947’ (2003) et ‘REVES SOUS LE LINCEUL’ (2004) ; aux édition Gallimard ‘L’ARBRE ANTHROPOPHAGIQUE’ (2004) ; aux éditions Philippe Rey ‘ZA’ (2008)… etc.

Un dernier mot. Raharimanana a félicité publiquement Gérard Lambert : ‘Ta librairie est l’une des très très rares de France qui propose depuis longtemps mes ouvrages à ses lecteurs, merci l’ami !’…

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12 Commentaires

  1. babelouest

    6 avril, 2010 à 8:20

    Ah le français, pour un Malgache quel souci ! L’un de mes proches cousins, qui travaille à l’Alliance française, a été en poste un moment du côté de Nosi Bé, au nord. Il m’avait justement parlé de ces difficultés de prononciation. Incidemment, ensuite il a tenu la boutique de Pretoria, d’où est originaire sa femme – qui, pour le coup, parle un français parfait, courant, pas celui des livres.

    J’ai des difficultés similaires, avec les employés du restaurant japonais près de chez moi (ils sont chinois, en fait) : eux aussi ont des consonnes qui se mélangent, parce que les sons correspondants n’existent pas dans leur langue. Le même problème existe avec le parler nippon.

    Entre la France et Madagascar, les conflits ne datent pas d’hier, les occasions de se rapprocher également : je me souviens d’une époque (j’avais 9 ou 10 ans) où la Grande Ile avait été ravagée par un tremblement de terre, il me semble :les enfants des écoles avaient passé leur jeudi à faire la tournée des maisons pour collecter des fonds.

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  2. b.mode

    6 avril, 2010 à 8:37

    Merci à Rémi d’avoir déterrer un peu plus un pan aussi peu connu que nauséabond de l’histoire coloniale française.

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  3. lediazec

    6 avril, 2010 à 10:48

    Ah, mon Rémi ! Excellent compte-rendu. A recommencer à l’occasion. Le sujet vaut à lui seul son paquebot. Merci.

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

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  4. laetSgo

    6 avril, 2010 à 11:21

    je n’avais jamais entendu parler de ce triste épisode malgache ; sans aucun doute n’est-il point le seul à avoir été enfoui sous le poids du silence et la chape de plomb des ans…
    la poésie est très jolie, même en français, et doit être très mélodieuse et étrange en malgache !

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  5. remi begouen

    6 avril, 2010 à 11:25

    Je découvre, grâce aux judicieux liens (mots en bleu) fait par notre grand-chef du blog, l’ouvrage de Jacques Tronchon de 1974 (ed.Khartala) : ‘L’Insurrection malgache de 1947′… Je ne connaissais pas ce gros travail, si utile…

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  6. b.mode

    6 avril, 2010 à 11:28

    ah content que ça te plaise, j’ai été sidéré par ce document dense et passionnant ! http://bit.ly/9xvAMX

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  7. lediazec

    6 avril, 2010 à 16:46

    Tiens, Rémi, rien à voir, mais je suis tombé sur ça http://nantes.indymedia.org/local/ismesentoutgenres%28anarchf%C3%A9min%E2%80%A6%29

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

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  8. remi begouen

    6 avril, 2010 à 19:12

    Lediazec, il se trouve que, pendant que tu envoyais ton message précédent, je rendais une nouvelle visite au ‘Radeau’, c.a.d. au squat de l’Hôtel du Pilotage de St-Nazaire. Si cela n’a rien à voir avec Madagascar 47, il y a aussi ce lien : « Quant c’est insupportable, on ne supporte plus… »
    Bien sûr l’insurrection malgache fut un énorme évènement social, une jacquerie de la misère plus qu’une lutte politique de libération nationale. Et l’occupation sauvage d’un hôtel fermé (depuis plus de 20 ans et non pas 10 comme dit dans l’article) n’est que l’un des innombrables évènements locaux, petits mais courageux, du ras-le-bol social face aux scandales immobiliers.
    Le lien est là, humain, évident. A suivre…

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  9. babelouest

    6 avril, 2010 à 20:21

    En reprenant mes plus vieux souvenirs, effectivement dans mon entourage on parlait de Madagascar quand j’étais tout petit, mais déjà l’oreille affûtée et le cerveau libre aux informations les plus remarquables. Donc, alors que je n’étais pas né quand ces évènements tristes et horribles sont parvenus à nos médias de l’époque, plusieurs années après on en parlait encore dans les campagnes perdues. Madagascar, ce nom a toujours été un repère important de mon enfance. Qui sait, peut-être a-t-il contribué plus tard à mon attitude vis-à-vis des pouvoirs en place.

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  10. lapecnaude

    7 avril, 2010 à 2:36

    @ Babelouest – tu dois te souvenir des SURF, cette fratrie qui était venue chanter en france vers 1963 je crois ? Par contre, dans les années 47 à 50 on avait entendu parler des guerillas et des morts dûs à l’indépendance de l’ile.
    Il ressort que des années après la colonisation française, il restait des « bagnards », mais le truc complètement idiot, c’est que personne ne s’en occupait, ils travailaient dehors et le soir rentraient dans une prison et S’ENFERMAIENT EUX-MEMES, ne voulant sortir de cette condition de bagne que sur ordre. Mais plus personne ne savait pourquoi ils étaient là et ne s’en occpaient … ubuesque.
    D’autre part le gouvernement français ne veut pas en parler mais à des « gens » là-bas, des entrepreneurs, des techniciens dans les administrations clés, car « il y a de l’uranium ! Ce qui leur permet sous prétexte d’accords commerciaux de faire travailler les femmes de l’ile à des travaux de dentelles (crochet) payées à 1 euro la journée et que l’on a vu sur toutes les poitrines et fesses de france les années passées……
    Il y a un manque de scolarisation énorme et un désir de la part des enfants tout autant.

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  11. lapecnaude

    7 avril, 2010 à 2:37

    Ah si, les Surf chantaient  » Only you  » !

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  12. babelouest

    7 avril, 2010 à 6:30

    @lapecnaude – les Surfs étaient même sur la mythique photo au Golf Drouot, si je me souviens bien. Dommage, sans doute à cause des droits elle n’est pas sur le Net, ou du moins je ne l’ai pas trouvée.

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