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La « cabine »

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cabinesonstudio.jpgDe 1971 à 1998, j’ai travaillé dans plusieurs services de l’audiovisuel public. Radio, télé, Jités, production, j’ai tout fait, surtout assisté des journalistes ou des producteurs/présentateurs. Carrière chaotique (quand vous n’êtes pas journaliste, et pas attirée par la gestion, c’est normal à la téloche), beaucoup de hauts, beaucoup de bas.J’ai beaucoup observé… jamais disséqué mais il m’est arrivé d’être « psy » ou « maman » ou « infirmière » de journalistes. Normal, les salles de rédactions doivent avoir beaucoup en commun avec les salles de garde.

LA CABINE :

Il ne s’agit pas d’une cabine de bateau, encore moins de la cabine des Marx Brothers, mais elle peut déclencher autant d’hilarité que cette dernière… tout dépend du journaliste-rédacteur qui se voit obligé de la « commettre ». L’étude de cas ci-après sera faite à partir d’un service « étranger » de l’audiovisuel.

En langage d’initié, « avoir une cabine » signifie qu’on est « tricard » : on s’est vu attribuer, à la suite d’un accord pris entre le chef du service et le rédacteur en chef de l’édition du journal télévisé en conférence, un « sujet ». Il s’agit d’informer en 1′ (ou 1’30″ quand il faut vraiment expliquer) en appliquant un commentaire (fait en cabine-son d’où le terme générique « cabine »), sur des images d’actualités, pendant le journal mais plus souvent enregistré sur des images, des archives, des cartes, quelquefois d’inclure l’interview du jour faite par un J.R.I. (journaliste reporter d’images)… le tout livré clé en mains à l’édition en question.

Chaque journaliste du service doit plus ou moins souvent se plier à cette tâche, pour laquelle ils ont souvent un profond mépris lorsqu’ils sont « grands reporters » (titre honorifique qui n’existe qu’en France) -même si une journaliste grand-reporter a, voulant un jour traduire son Curriculum Vitae, commis un « great reporter »- mais ne soyons pas mauvaise langue, et fermons la parenthèse.

La première réaction est de renâcler lorsqu’on apprend, au retour de la conférence, qu’on va y avoir droit… on regimbe moins en revanche lorsqu’on est allé tourner… un magazine, ou en guise de correspondant, dans le pays en question… il peut même arriver qu’on ait une réaction enthousiaste, mais là, c’est parce qu’on a envie d’y retourner, dans le pays en question… alors on fait montre de bonne volonté, essaie de se vendre comme le « spécialiste », ou alors on va même le proposer la veille en conférence prévisions… la carotte ? Le départ en mission.

Majoritairement, ça n’est pas avec un enthousiasme délirant qu’on va vers une « cabine ». Si c’est pour l’édition de la mi-journée, il n’y a souvent aucun journaliste présent, sauf celui qui fait la « permanence » (et qui, grâce à ça, échappe au statut de cabine-man) . Dans ce cas, le permanencier demande à la secrétaire du service d’appeler Untel chez lui et de lui dire qu’il rapplique en vitesse car il est déjà 10h et qu’il a une « cabine » dans 3h, sur tel sujet. Ca conteste souvent à l’autre bout du fil. Alors on passe le chef au contestataire qui a plein de trucs à faire, super importants… Enfin le journaliste est convaincu. C’est là que l’assistant du service intervient pour préparer « en amont » : dépêches, visionnage des images du jour arrivées par le biais d’agences de presses, archives. Il s’agit souvent d’un travail de pélican : l’assistant va à la pêche, ingurgite les informations après s’être renseigné sur l’ »axe » du sujet à faire… pour ensuite régurgiter ce qu’il a emmagasiné dans le bec de l’oisillon-journaliste grand ouvert (parce que l’oisillon est stressé, qu’il ne connaît absolument rien au thème en question, qu’il n’est pas au courant des dernières infos, qu’il n’a pas eu le temps de lire la presse du jour, etc.).

Nous voilà donc avec un journaliste qui finit par débarquer. Il ou elle est stressé, non parce qu’il a tourné longtemps autour du pâté de maison pour se garer puisqu’il a droit au parking, mais parce qu’il a été réveillé, dérangé ou surpris par notre coup de fil et qu’il n’a pas envie de faire cette « cabine ». Un oisillon se la joue « aigle » ou « je sais voler tout seul, je sais ce que je veux… tu me trouves telle image de Eltsine » (bizarrement, il vous demande Eltsine en train de boire sa tasse de thé, sauf que tous les plans de Boris que vous avez le montrent « après » qu’il ait bu autre chose que du thé). Vous lui avez déjà calé les cassettes d’archives sur une tripotée de documents avec Eltsine, mais non, il veut son image d’Eltsine buvant du thé. Donc vous retournez à la mine : au service documentation… rien !  Eltsine un peu rouge éclatant de rire avec Clinton, vous avez… Eltsine dansant d’un pas peu assuré sur une scène, vous avez… mais ça ne lui va pas ! C’est là que l’oisillon tombe du nid et se met à hurler que vous êtes vraiment incapable, puisque vous n’arrivez pas à lui trouver SA première image. Il a en fait foncé en salle de montage, a vu tout ce que vous lui avez sorti et a des difficultés à trouver « l’accroche »… il voudrait des images qui collent à son commentaire alors qu’une cabine, c’est faire coller un commentaire sur des images, et sur l’actualité bien sûr. Donc il s’énerve ! Il se défoule sur l’interphone dans le couloir… ça lui permet au moins d’évacuer son stress. Vous avez mis 3 personnes sur le coup de cette image dont l’oisillon vous certifie qu’il l’a vue à Moscou, quand il était là-bas… sauf qu’elle n’est pas à Paris ! L’heure avance… vos recherches pas du tout ! En fait, vous vous retrouvez toujours devant le même problème avec ce journaliste : il n’a jamais sa première image, même lorsque c’est lui qui va tourner, qu’il demande au journaliste-reporter d’images de faire tel plan ou tel autre. Si, dans ce cas-là, il n’a pas sa première image, c’est donc qu’il a besoin de faire le souk pour « plonger » dans le sujet !

Courageusement, vous allez lui dire que, bon, faute d’Eltsine buvant du thé, vous l’avez… un peu éméché. Bien sûr que non que ça ne lui convient pas ! Alors il hurle encore plus fort. L’aigle perd ses plumes…, vous aussi d’ailleurs. Vous vous engueulez copieusement et du coup lui servez de défouloir. Après, ça va mieux… En fait, il avait juste besoin de trouver un moyen d’évacuer son stress et vous l’avez aidé en lui répondant que c’était « mission impossible ». Il se met donc à la tâche non sans vous avoir jeté un regard noir et écrit son commentaire en donnant des indications au monteur qui travaille avec lui. S’il a le temps, il va enregistrer et faire mixer son sujet une fois tout monté. Il remonte alors au bureau et vous explique qu’il ne faut pas lui répondre parce que ça l’énerve… que vous ne savez pas « le prendre »… qu’il est sûr d’avoir vu ce plan, qu’il ne l’a pas inventé. Vous considérez ça comme de vagues excuses et il vaut mieux vous en contenter car, d’excuses il y a peu et rarement dans une rédaction.

Vous avez aussi l’oiseau -accrédité défense- de permanence, qui la fait en s’attardant à table avec ses potes du CIRPA, dans un restaurant du 7e. Au bureau, on vient d’apprendre que la Namibie est enfin indépendante. Il est environ 17 heures. Pendant qu’on essaie de joindre le journaliste sur son biper (le portable n’existait pas), vous vous affolez un peu parce que d’une part, vous connaissez la réputation d’emmerdeur de cet oisillon fraîchement débarqué dans votre service, d’autre part vous savez pertinemment qu’il n’y a PAS d’images sur la Namibie et que vous ne maîtrisez absolument pas la région concernée. Vous vous apprêtez alors à faire maman-pélican et à aller dénicher du menu ou gros fretin pour alimenter le futur cabine-man. On vous trouve tout de même quelques images d’archives avec tous les protagonistes des pays environnants : vous découvrez que, non seulement l’Afrique du Sud avait des intérêts en Namibie, mais aussi que Sawimbi, l’Angolais, fricotait là-bas… Un reporter d’image coopératif, qui avait tourné un documentaire sur la Namibie, vous apporte la cassette de ce documentaire. Ah ! Ca vous fait de l’image, et de la belle car le caméraman en question est doué.

L’oisillon finit par arriver, sur le coup de 18h. Il a 90 mn pour : se renseigner sur la Namibie, lire les dépêches, visionner les images, rédiger un commentaire cohérent en même temps que le monteur colle les images. Il est complètement éméché et n’arrête pas de vous dire « c’est quoi la Namibie ? ». Vous lui confiez les dépêches, les coupures de presse, les cassettes calées et le menez sur la voie des salles de montage. C’est là qu’il vous dit : « tu viens avec moi parce que j’y arriverais jamais tout seul »… Comme aucun journaliste du service ne vous réclame, vous allez donc tenir la main de l’oisillon… Il ne comprend visiblement rien à ce qu’il voit et ne comprend pas le rapport entre les images et les dernières informations. Vous lui faites un court résumé. Il dit alors au monteur de lui mettre quelques plans généraux du pays… ‘las !  On en a, mais avec un commentaire plaqué sur la piste son. Il va falloir trouver du « son de Namibie » (oui, on vous demande de trouver du « son de Namibie » parce que le silence, ça s’entend très fort dans une bande son). Vous appelez alors un illustrateur sonore qui vient jeter un coup d’oeil sur les images et va essayer de vous dénicher un son « neutre ». Tout à coup, on s’aperçoit qu’il nous faut une carte pour aider le téléspectateur à situer la Namibie ! Vous courez demander la carte, à toute vitesse, aux cartographistes de permanence… Le rédacteur tente de rédiger… il écrit, il raye, il recommence, re-barre, jette le papier à la corbeille… Il a du mal à se concentrer mais l’alcool a commencé à s’évaporer. Il vous dit : « ne bouge pas de là, j’ai besoin de toi… qui c’est ces blancs ? » alors que vous devez aller chercher les dernières images qui arrivent de Jo’Burg par le biais des EVN. « Ce sont des Sud-Africains qui sont venus prêter main forte aux blancs de Namibie »… même question pour les noirs « c’est qui lui ? ». Vous lui répondez « Jonas Sawimbi ». « Et qui c’est, Sawimbi ? ». Alors vous lui refaites la guerre d’Angola, en accéléré, à lui, l’accrédité-défense, journaliste de longue date qui semble ne connaître que la défense nationale. Il finit par vous lâcher et vous allez à la pêche aux dernières infos ainsi qu’aux images qui vont avec. Dans 30 mn, c’est le journal. Après avoir donné de vagues instructions au monteur, il a rédigé son commentaire. Comme il va terminer à 3 mn du journal, et que le sujet est en deuxième position après l’ouverture, il fonce en cabine, ses papiers à la main, la cravate de travers… pendant que le monteur va donner la cassette prête à diffuser à la technique. Vous, vous soufflez enfin et pouvez rentrer chez vous, sauf si une dernière info tombe à quelques minutes du journal.

Il y a aussi le vrai professionnel, le vieux monsieur charmant et courtois, qui s’y prend à l’avance et vous explique qu’il va faire un sujet sur Milosevic, à la mort de Tito parce qu’il sait que Milo lui succédera. Il vous donne une énumération précise d’événements ayant eu trait avec la Yougoslavie, des dates, des images. Vous dégottez tout ce qu’il lui faut en un temps record parce que les dates aident bigrement pour s’y retrouver dans une base de données hocquetante car les ordinateurs n’en sont qu’à leurs débuts. Le lendemain, vous lui apportez toutes les cassettes dont il a besoin. Il prend même le temps de vous remercier (très rare dans un milieu journalistique où l’urgence permet tout et n’importe quoi). Pas un cri, pas de course, pas de grincements de dents. Tout se fait comme sur du velours. Très agréables, les pro !

Il y a quelques oisillons femmes, avec qui les rapports sont beaucoup plus détendus. Elles savent admettre qu’elles sont plutôt mal informées sur le sujet qu’on leur a distribué. Elles essaient de le « planter ». Le « plantage de sujet est un exercice que tout journaliste en CDI sait parfaitement pratiquer. Ils essaient tous de « planter » les sujets en discutant avec le chef de service : « est-ce bien la peine… je n’y connais rien… mais ça serait mieux en off… pourquoi moi… etc. » En fonction de leur complicité avec le chef de service, ils arrivent quelquefois à leurs fins. Les femmes se débrouillent en général beaucoup mieux que les hommes pour que le chef de service aille expliquer au rédacteur en chef de l’édition que, bon, les images ne valent rien, qu’il n’y a pas de quoi faire 1′. Les pigistes, eux se gardent bien d’évoquer tout « plantage »… ils sont trop contents d’avoir une pige à la clé. Pendant ces âpres discussions, vous êtes en train de courir après les images, d’archives ou récentes, vous faites faire des cartes, en urgence, dans les autres étages. Après avoir pressé le plus gentiment possible tous les gens à qui vous avez donné du travail, vous arrivez triomphalement au montage, muni de vos cassettes.  Et ne trouvez pas le journaliste ! Mais où est-il, à 45 mn du journal ? Vous vous ruez vers l’interphone qui vient d’être libéré et l’appelez… on finit par vous répondre en vous disant « ben y a plus de cabine… ils n’en veulent plus » !

On a tout bonnement oublié de vous prévenir. Là non plus, pas d’excuses. Vous n’êtes pas à l’intérieur du nid… juste sur le bord.

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22 Commentaires

  1. lapecnaude

    19 mai, 2010 à 3:15

    C’est bien de nous expliquer comment on nous occupe notre temps de cerveau … ils se disent « grands » ? Bien peu le sont. Oubliez tout cela et le stress qui allait avec.

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  2. babelouest

    19 mai, 2010 à 3:15

    C’est du vécu de chez Vécu ! Bravo Clo, j’ai toujours plaisir à relire ce papier. Et encore, ce n’est pas sous-titré : on n’a pas les noms, et nom de nom, ce serait croustillant d’avoir les noms : certains journalistes se sentiraient « un peu » nus, soudain.

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  3. lapecnaude

    19 mai, 2010 à 3:15

    Pas couché Bab?

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  4. babelouest

    19 mai, 2010 à 3:19

    Oh, c’est Marjo qui a eu envie d’un café, soudain. Je vais retourner au pieu une heure ou deux… Bonne nuit !

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  5. b.mode

    19 mai, 2010 à 7:24

    Beau récit sur la façon dont on nous désinforme quotidiennement…

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  6. clomani

    19 mai, 2010 à 8:53

    J’ai quelques épisodes croustillants à vous livrer… Les noms, ce sera pour « après » (quand j’aurais définitivement quitté la boîte, ce qui n’est pas tout à fait le cas actuellement).
    Cet écrit-là vient de mon blog que j’ai cessé d’alimenter. J’en ai encore 3 en stock ;o)).
    Mais j’en ai un, deux ou trois en tête… plutôt des « instantanés ».
    Une fois que j’ai eu ma maîtrise d’ethnologie, à 48 balais, j’avais eu l’idée d’aller au DESS en observant la société des journalistes de ma boîte. J’ai jeté l’éponge en réalisant que j’allais devoir être nuits et jours, congés et vacances, en leur présence, les disséquer, les interroger, être face à leur mauvaise foi, à leurs gros ego. Contraste trop brutal après le mémoire sur la petite ONG zapatiste qui m’avait servi de terrain d’observations pour ma maîtrise.

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  7. laetSgo

    19 mai, 2010 à 8:56

    wouaouh ! je me doutais que le « journalisme », comme les autres entreprises humaines, reposait sur l’exploitation des petits par ceux qui sont un peu plus haut dans la hiérarchie…c’est du vécu, y’a pas photo ! très intéressant de voir comment ça marche à l’intérieur de la machine, les rouages toussa…tu n’as jamais eu envie d’en planter un, de ces journalistes dédaigneux, en lui sabotant son sujet ?

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  8. clomani

    19 mai, 2010 à 9:42

    Non, pas la peine, ils se plantaient eux-même, z’avaient pas besoin de moi. L’ »accrédité-défense » qui a fait la cabine sur la Namibie, s’est vu imposé de faire un commentaire sur la Tchétchénie une fois, pour le 13H. Lui était là tôt en général. Les images arrivant à 10h30, (ce qu’on appelle EVN, en provenance de l’UER (la banque d’images européenne et des agences)je lui ai apporté la cassette câlée sur les images tchétchènes dans la salle de montage et suis partie m’occuper d’autre chose. Une heure plus tard, je croise le journaliste en charge des EVN, un pote qui me dit « va voir F.C. parce que je crois qu’il est en train de se mélanger les crayons avec les images ». Je cours à la salle de montage. Ils étaient en train de monter des images du Hezbollah au Liban, balançant des rockets sur le Nord d’Israël pour illustrer le sujet sur la Tchétchénie. J’ai toujours apporté des cassettes câlées, mais le monteur n’était pas une flèche, il a automatiquement fait remonter la cassette jusqu’à trouver des têtes « basanées » et le journaliste a embrayé là-dessus. Lorsque j’ai rectifié le tir, j’ai eu l’éternelle réponse de l’éternel accrédité-défense (qui ne sévit plus dans le public vu qu’il était à la retraite) : « oh, tu sais, c’est tous les mêmes « melons » « ! Sic !
    (j’vous dis pas ce qu’il nous a fait pendant la 1ère guerre en Irak ! « c’est quel Melon, çeux-là ? Des Koweitiens ou des Irakiens ? » !!!
    Si je le plantais, c’était moi qui prenais, de toutes façons. C’est toujours le soutier qui prend, tout le monde le sait. Surtout chez les journalistes qui sont censés tout savoir et s’y connaissent souvent moins que les assistants de prod.

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  9. remi begouen

    19 mai, 2010 à 10:46

    Ton récit fouillé et vif devrait donner un excellent film docu sur le sujet ! En tout cas ‘j’ai vu ce film’ dans ma tête, grâce à toi, merci.
    L’histoire de ‘la carotte’, cela existe un peu partout dans ‘les plans de carrière’… si souvent bidons, bidonnés. Il me souvient avoir un temps ancien (1963-65!), marché ‘à la carotte’ (et depuis, je n’ai jamais eu de ‘plan de carrière’!). C’était plus simple que dans le cas de ta ‘cabine’, mais il y avait aussi, sinon une cabine, du moins un labo-photo. J’étais technicien cartographe en formation, titre ronflant pour cacher la misère d’être ouvrier en labo-photo, pour tirer des épreuves des plaques de verres de vues aériennes, ou pour la photo-interprétation par vue en relief des tirages, pour dessiner les cartes. La carotte, c’était d’être ‘un jour appelé’ à aller en mission sur le terrain, pour les vérifications nécessaires… Et ce jour ne venait jamais. J’ai ainsi contribué à dresser des cartes du Sud Tunisien, du Tchad, de l’Angola, de plein d’autres pays. Le pire est arrivé avec le Maroc : Là, il s’agissait carrément de dessiner (au pifomètre!) à Paris, les limites entre les champs de Ahmed et de Mohammed, pour les impôts du Roi, puisque nos cartes serviraient au cadastre! Avec le soutien d’un ingénieur consciencieux, nous avons fini par nous mettre en grève, à défaut d’obtenir de partir sur le terrain… Et cela a fini par couler la boîte, c’est à dire ‘nos carrières’. Je gage que, aujourd’hui comme toujours, les champs d’Ahmed et de Mohammed sont encore ‘cadastrés’ ainsi… Ainsi va le progrès!

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  10. lapecnaude

    19 mai, 2010 à 11:09

    @ Clomani – ton récit ressemble à s’y méprendre, sur le fond, à celui que me faisait hebdomadairement une mienne cousine qui était secrétaire générale d’une grande publication féminine genre « gala » … la course aux doc, la course aux sujets pour les trous, les mots, les engueulades, le mauvais esprit .. tout pareil. Elle a heureusement pris sa retraite.
    @ Rémi – as-tu vècu les périodes de remembrement en France profonde ? je ne sais si au Maroc il y avait des « bornes », mais en campagne, quel sport !

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  11. clomani

    19 mai, 2010 à 12:30

    Ben dis donc, Rémi, quelle expérience tu as eu, toi aussi… Cartographe ! P’tain merde, c’est dingue… comment faire des cartes sans être sur place ? C’est comme les journalistes qui font des cabines sans avoir jamais mis les pieds en Namibie ;o)).
    Donc règne du pîfomètre !
    Tiens, en parlant de cartes, un épisode croustillant… lors de la préparation (toujours) pour la 1ère guerre en Irak (quand Saddam avait envahi le Koweit), en 91, la direction de la rédaction avait fait de grands préparatifs pour les premiers jours de l’attaque… Parmi ces grands préparatifs, une carte de la région (donc du Proche et Moyen Orient) qui devait permettre de filmer les mouvements opérationnels à l’aide d’une caméra verticale, et d’un bâtonnet manié par l’accrédité-défense et ses généraux d’arrière-garde français… On avait fait faire la table par un décorateur extérieur (pourtant, nous avions des cartographes émérites dans notre service décoration)… ce qui a dû coûter bonbon. La carte n’est apparue qu’une seule fois : « ils » avaient oublié la Jordanie ! Ouiouioui… ces enfoirés de décorateurs avaient carrément rayé la Jordanie de la carte… pourtant très proche de l’Irak.
    Les grands chefs à plumes qui avaient passé commande avec le fric du contribuable et de la pub ont fait profil bas, puis on a oublié…
    C’est comme la fois où nous venions de déménager avenue Montaigne, le patron de l’info avait demandé un mur de briques de verre derrière le présentateur, sur le plateau… Un truc qui a coûté une petite fortune. Le mur n’a jamais pu être monté : il était trop lourd car le plateau du journal n’était qu’au 1er sous-sol, lequel ne supporterait pas un tel poids. Ils ont dû refaire le même, en plastique ;o)).

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  12. remi begouen

    19 mai, 2010 à 21:48

    Clomani – L’anecdote du ‘mur de verre’ trop lourd pour le studio, ce gaspillage, me fait me rappeler une anecdote un peu similaire, du temps de ce boulot de cartographe ‘à carottes’. Pour rappel, à l’époque, il n’y avait pas de satellites, etc. La couverture photographique se faisait par lourdes plaques de verre (20x20cm) embarquées sur avions spéciaux. Le stock c’était donc de l’or, dans la cave de l’entreprise. Un matin, après une nuit que j’avais passée au labo, un chef s’alarme de l’absence du manutentionnaire, et m’intime l’ordre de le remplacer. Me voilà avec un ‘fenwick’ (dont j’ignore tout!) dans le délicat dédale des ‘lingots’… Et patatras, l’accident : une caisse en heurte une autre… Des milliers de plaques sont fêlées, inutisables : il faudra même affrêter un autre avion, pour refaire la couverture aérienne! Convoqué chez le grand patron, il admet que le chef est plus encore responsable que moi de la perte… et que, pour mon avancement, je dois déposer plainte contre lui, au tribunal des prud’hommes… devant lequel je suis également convoqué. Mais il ignore ceci : je suis muni d’un petit magnétophone japonais (une nouveauté à l’époque) qui enregistre toute la conversation, genre ‘carotte’ anti-syndicale. Et je rends public ce document, d’où le début de grève, qui était déja en préparation… Rassurez-vous, les gros patrons, après avoir fermé la ‘boîte à fric’, en ont monté une autre plus rentable. Et leurs successeurs, avec les moyens actuels de l’informatique (suppression de 9/10° du personnel?) font leur beurre à nous cartographier dans le détail détail… pire qu’hier !

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  13. mtislav

    19 mai, 2010 à 22:17

    Je me suis régalé à ce lire ce billet. J’ai un certain respect pour ceux qui parviennent à travailler dans ces conditions potentiellement tellement stressantes. Bravo pour ton récit Clomani en attendant avec impatience d’autres instantanés.

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  14. lediazec

    20 mai, 2010 à 6:55

    Hier je n’ai pas eu le temps de commenter ce magnifique papier-témoignage, dont j’ai hâte de lire la suite, si suite il y a.
    Autrefois, j’ai rêvé d’être journaliste. Une sorte de chevalier blanc se battant contre le mal absolu pour défendre, je ne sais plus quelle veuve ni quel orphelin.
    En lisant ce papier, Claudine, je m’aperçois qu’il y a long de la coupe aux lèvres.
    Pute vierge !

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

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  15. clomani

    20 mai, 2010 à 7:07

    Y’a de la suite (déjà prête)
    Y’en aura d’autres (à rédiger).
    Il faut juste que je m’y attelle.
    Y’aurait de quoi écrire un bouquin d’ailleurs mais je suis assez flemmarde ;o)

    Répondre

  16. lediazec

    20 mai, 2010 à 7:13

    @ Claudine. Pas le droit d’être flemmarde sur ce coup. Nous autres, citoyens lambda, avons besoin de savoir comment ça se passe, de quelle façon tout ça se construit et jusqu’à quel point le décalage est grand entre le discours et la réalité. Casser les tabou est préférable, plutôt que de se casser les cahuètes à écouter et à croire ce que nous racontent ces maniaco-dépressifs.

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

    Répondre

  17. clarky

    20 mai, 2010 à 13:31

    je savais plus ou moins qu’il fallait prendre l’info avec des pincettes mais là c’est franchement intéressant d’en apprendre un peu plus vu de l’intérieur.

    dis, toi qui bosses à france télévisions, tu peux nous dire si david du 20 h porte une perruque ou bien ??!!??

    Répondre

  18. clomani

    20 mai, 2010 à 15:50

    Nan, ce sont ses vrais cheveux. En revanche, le Môssieur doit mesurer à tout casser 1,55m maxi 1,60m.
    Un jour que nous étions en grève, (la cégète, à l’époque où elle fricottait moins avec la direction générale) nous étions en A.G. et Poujado (comme le surnommait ma chère amie Françoise, monteuse pour le journal, hélas décédée trop tôt) est arrivé quelque peu énervé avec son Figaro roulé dans sa main… La veille nous avions bloqué l’entrée de la Régie Finale et rendue impossible la diffusion du 13h, tout comme celle du 20h.
    Nous étions en grève pour les précaires (donc les CDD) et les petits salaires… nous n’avions aucun résultat vu que, même avant Sarkozy, les négociations étaient du genre « mission impossible »… Il a suivi un morceau de la discussion, le vote de la reconduction de la grève et c’est là que, du haut de son mètre 55, Pujadas a brandi son journal roulé en notre direction en disant « en tout cas, vous n’empêcherez pas MON journal de se faire » (bien sûr, dans la nuit, aucun syndicaliste n’avait campé devant la régie finale et la direction avait repris Fort Knox et en assurait la protection)…
    J’ai un pote réal. qui a réalisé le 20h pour lui et qui ne peut pas le supporter. Maintenant, il fait les 13h (pour bouffer) sinon il réalise plutôt du rugby ;o).
    J’ai connu les 20h avec Ockrent et PPD, c’était folklo là aussi… ils se faisaient la gueule et partageait le même bureau. Si bien qu’on leur a construit un bocal à chacun… le mâle était d’un côté, la femelle de l’autre. Sauf que c’était Ockrent la cheffe. Du coup, PPD est parti sur TF1 ;o))

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  19. Christophe Certain

    21 mai, 2010 à 10:07

    très intéressant papier, d’autant plus savoureux qu’à l’heure du web les journalistes se gargarisent de leur suprême aptitude à recouper les informations et de leur invulnérabilité déontologique, tandis que nous pauvres blogueurs ne sommes que des demeurés qui tombons à tous les coups dans les pièges de la désinformation et de l’erreur d’analyse !

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  20. clarky

    21 mai, 2010 à 12:20

    @clo merci pour la réponse ;)

    j’aime bien les mecs qui ne sont au final que de passage dans ce prisme déformant, s’approprier un jt, tain le « mon journal » comme si le mec l’avait édifié de ses petites mains calleuses pour t’en faire la huitième merveille du monde.

    j’ai toujours dit que plus c’est petit plus c’est casse burnes et prétentieux :)

    le figaro, c’est pas le truc où t’as une caricature partisane qui se prend pour saint étienne, plus tout à fait un ange vert mais plutôt pourri jusqu’au trognon et qui voyage (voyageait ??!!??) de longue avec sarko lors de ses déplacements ??!!??
    je parle même pas d’un mec comme beytout qui lui me donne des envies de séries anales killer, fayot fayot fayot répondirent les échos.
    ce mec est un précaire à sa façon, il quitte son taf au fig pour aller pointer, non pas au pôle emploi du coin, mais au pôle médias du groupe lvmh…

    finalement, si y’a encore un mec qui me semble normal (voué j’ose pas dire intègre, compétent, humain quoi), c’est bignolas que je regarde régulièrement.

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  21. clomani

    21 mai, 2010 à 18:34

    à Clarky :
    « les mecs de passage » … quand on pense à la longévité de PPDA !!! Quant au p’tit d’la 2, ça fait bien déjà une dizaine d’années qu’il est arrivé. Me souviens de la fois où il avait soi-disant reçu une enveloppe d’anthrax au bureau. Branle-bas de combat (je n’étais plus à la rédac mais au Comité d’Entreprise), bureaux désertés etc… c’était du talc ! Comme dans le gag de Fernand Raynaud ;o)).

    A la 3, ils sont un peu moins « dociles » qu’ailleurs… Le seul journal qui soit intéressant, en fait, c’est celui d’Arte… à mon avis. Je le loupe régulièrement mais quand je le vois, je le trouve fort bien ficelé et « juste ».

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  22. clarky

    21 mai, 2010 à 23:38

    @clo quand je dis de passage, c’est qu’ils ne sont là que 30 minutes dans nos 24h, à par peut être pour christophe lambert qui lui fait 35h en 24h, mais bon c’est highlander quand même :)

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