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L’impossible Frontière

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sahara21.jpg

Il existe de multiples exemples de frontières aberrantes et très malheureusement déclarées ‘intangibles’ par l’ONU (le pire étant que la même organisation a condamné, virtuellement, Israël, à renoncer à ses conquêtes territoriales de 1967 en Palestine et au Golan Syrien, mais, qu’en fait cet état a imposé ses vues, avec par exemple le monstrueux mur illégal en Cisjordanie).

Mais là je vous cause de la plus longue frontière artificielle du monde, au Sahara. Cela s’est passé entre un commandant (4 barrettes sur l’épaule) face à un capitaine (3 barrettes), vers le milieu du XIX° siècle. L’un venait du Nord, l’Algérie conquise, l’autre du Sud (l’Afrique Noire conquise). Ils établissaient des postes aux limites provisoires de leurs zones et donc finirent par se rencontrer quelque part dans l’immense désert. Comme ils étaient de la même armée coloniale, française, le subordonné se mit au garde-à-vous devant son supérieur et l’on traça une ligne de démarcation tout à fait ‘réglementaire’, avec une règle sur une carte (très grossière !) entre le Maroc et le Tchad. Tracé uniquement destiné aux zones administratives et provisoires des (maigres) troupes françaises. A la même époque, il y eut à Fachoda (Soudan) un dur contact entre une expédition française croisant cette fois le grand ‘ennemi en colonisation’ britannique. Ce fut la ‘reculade humiliante de la France’, qui rêvait (sic !) de relier Djibouti à Dakar sous son drapeau.

Cette ‘humiliation nationale’ a joué pour la suite aberrante : la ‘très glorieuse’ transformation d’une ligne militaire, provisoire et grossière, en ‘frontières’ d’entre la colonie du Nord et celles du Sud du Sahara, à l’Assemblée Nationale. Il y eut certainement la paresse, surtout, de nos chers parlementaires à creuser la question : il ne s’agissait que de sables paumés, après tout… Un peu comme un roi de France avait déclaré à propos du Québec : ‘Ce ne sont que des arpents de neiges dont nous n’avons que faire’…

Il y a bien sûr une très faible densité de populations dans ces régions arides et les parlementaires parisiens n’en avaient cure, tout comme on ignorait les tribus des autochtones du Québec d’autrefois. Le vrai problème s’est beaucoup aggravé avec les indépendances des années 1960, pour l’unique raison de ‘l’intangibilité des frontières historiques’ (tu parles, Charles !), qui a beaucoup nuit aux peuples nomades de cette immense région, principalement les Touaregs au Sahara et les Peuls au Sahel (pour résumer). Qui ne sont pas, évidemment, historiquement, rattachés aux entités étatiques de l’Algérie, Mauritanie, Mali, Niger…dont les frontières furent établies entre un 4 et un 3 galons de l’armée coloniale !

touareg.jpgLes Touaregs (probablement venus de l’Égypte pharaonienne) étaient d’ailleurs non seulement en mouvement – en tant que caravaniers – entre ces quatre Etats artificiels, mais aussi en Libye, Tunisie, Tchad et au sud du Maroc. Les Peuls, eux, surnommés parfois ‘les Tsiganes d’Afrique’, étaient éleveurs de bovins et caprins, au travers de la plupart des Etats (aussi artificiels) sub-sahariens. Bref, c’était un aperçu des horreurs du legs de la colonisation, ici française… mais c’est pas mieux au Soudan (ex anglo-égyptien, en fait anglais) ou en Somalie (ex Italienne, anglaise et française… et place forte de la piraterie maritime, faute d’État !).

Ce billet est bien sûr dû à l’assassinat, dans ce ‘triangle maudit’ des frontières sahariennes, d’un vieil humanitaire français respectable, dont on fait un ‘foin’, histoire de parler d’autre chose que de ‘l’affaire’, en haut-lieu bling-bling. Lequel se garde bien de revenir sur l’histoire coloniale de ce ‘triangle’ aberrant, bien antérieur à celle du phénomène trans-frontière de l’islamisme radical, certes cruel, criminel, terroriste, mais qui a ses racines historiques dans le colonialisme cruel, criminel, terroriste, de l’Europe d’hier, notamment en Afrique et au Moyen-Orient…et ce ne fut guère mieux en Amérique et en Asie.

Revenons à Michel Germaneau, cet humaniste de 78 ans, assassiné suite à la tentative ratée de sa libération armée. C’est le genre d’homme, rare, qui sauve un peu l’honneur perdu des coloniaux, je fais ici référence au courageux livre de François Maspéro dénonçant ‘L’Honneur de Saint-Arnaud’ (Plon 1993).

Michel Germaneau me fait penser, même physiquement, à Théodore monod.jpgMonod, le grand savant du désert, marcheur infatigable de la Mauritanie au Tchad, et penseur génial. Qui a dit, par exemple : ‘On entre au Sahara comme en religion’…et aussi ‘Le 6 mai 1945 –bombe d’Hiroshima- signe la fin de l’ère Chrétienne’ – voir le livre d’Isabelle Jarry ‘Théodore Monod’ (Plon 1990), magnifique hommage. Peut-être en saura-t-on un jour plus sur la vie de Michel Germaneau : ce sera plus important que les actuelles rodomontades du cocorico-en-chef…

Dernière analogie entre ces deux hommes exceptionnels : leurs liens affectueux avec les populations locales, du fait de leurs vies simples et dévouées. Monod a eu la chance de mourir, presque centenaire, de sa belle mort, pas Germaneau, hélas. Les brigands qui l’ont tué méritent certes châtiments. Mais il faudrait ici, d’abord, balayer devant sa porte, dans l’hexagone, dont les brigands font ‘cocorico’…

Et pendant ce temps là, règnent sables et cailloux sur une surface grande comme l’Europe, absurdement découpée en frontières impossibles !

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92 Commentaires

  1. babelouest

    31 juillet, 2010 à 6:56

    Géniale perspective qui démontre que là aussi, les hommes blancs (car ce sont des hommes), agressifs et stupides, ont pu plaquer sur une planète unie leur façon de découper le gâteau sans aucune considération pour l’existant. Funeste réflexe de dominants ivres de testostérone, pulsions incontrôlée de prédateurs arrogants et insensibles ! Les rois de la finance font aujourd’hui la même chose, avec d’autres armes, mais les mêmes résultats.

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  2. remi begouen

    31 juillet, 2010 à 9:00

    Merci beaucoup, Rodolphe, de ta mise en page avec ses trois photos, les deux premières sont magnifiques. La troisième est la converture d’une des biographies de Théodore Monod. Comme on ne peut agrandir l’image, on a du mal à comprendre laquelle. En cherchant sur Google, j’ai compris qu’il s’agit du livre de Sylvain Estibal ‘Théodore Monod, une vie de saharien’, Editions Vents de Sable, 1998. Je n’ai lu que celle d’Isabelle Jarry, dont je parle dans l’article, et que je recommande. Mais, à l’occasion, j’irai bien lire celle-là aussi !

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  3. lediazec

    31 juillet, 2010 à 9:36

    Un papier que j’ai aimé mettre en page. Ah, ces histoires de frontières tracées à la boustrouille, au nom d’on ne sait quel intérêt « supérieur ». Mais chut ! On risquerait de passer pour d’affreux « staliniens ». S’interroger devient suspect par ces temps de dérives.

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  4. lediazec

    31 juillet, 2010 à 9:48

    N’oublions pas les mises à jour : Erby et l’écho des festivals, la zique du jour et la préface de Léo Ferré, le plat du jour de la pecnaude et la phrase piochée chez Mtislav.

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  5. clomani

    31 juillet, 2010 à 10:10

    Très beau, ton texte, Rémi… Merci pour ce rappel de l’histoire pas si vieille que ça. C’est vrai qu’ils se ressemblaient, les deux « Français du désert ». Il me plaît d’imaginer qu’un jour, nous soyons tous des Français du désert, respectueux de ceux qui n’ont pas la même culture que nous, ni la même religion et que nous ne passions pas pour des fous dangereux ou des « pleureuses » pour l’Afrique.
    J’aimerais que les Occidentaux deviennent tous, un jour, ces sages du désert. Il faudra certainement en passer par un énorme cataclysme ou une abominable guerre pour çe faire, je le crains.
    En attendant, restons fous ou tendons à le devenir comme Monod et Germaneau.

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  6. Didier Goux

    31 juillet, 2010 à 10:14

    Une frontière étant très souvent une construction purement culturelle (au sens le plus large du terme), qu’elle soit toute droite ou se tortille comme un vermisseau me paraît assez secondaire, je dois dire. Après tout, c’est de cette manière que les Américains ont tracé les leurs, entre les différents états, et ils ne semblent pas qu’ils s’en portent plus mal.

    Sinon, je suis bien aise d’avoir vu voir ressurgir la vieille tarte à la crème du terrorisme islamiste engendré par le colonialisme : c’est toujours rafraîchissant. Et même le méchant sionisme est présent à l’appel, avec son mur-de-la-honte et toussa…

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  7. Didier Goux

    31 juillet, 2010 à 10:15

    « Et ils ne semblent pas s’en porter plus mal » : merci d’avoir rectifié de vous-même ma consternante bévue…

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  8. babelouest

    31 juillet, 2010 à 10:35

    « Et ils ne semblent pas s’en porter plus mal »
    Les envahisseurs, non. Les autochtones, si. Mais comme ce sont les « vainqueurs » qui écrivent l’Histoire….

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  9. lediazec

    31 juillet, 2010 à 10:42

    Ont-ils une âme, ces autochtones ? C’est vrai, putain de dieu ! On va chez eux, on leur pique tout ce qui représente de la valeur pour nos royaumes, on leur fourgue la syphilis et on leur passe la bible pour les consoler. Si d’aventure, quelque indigène trouve la chose obscure, voire révoltante, on le passe par les armes et on explique dans des livres richement reliés qu’ils ne savent pas lire. Qu’ils n’ont rien compris !
    Ah, le cynisme, toujours le cynisme ! Je vomis à la gueule de ces salopards !

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  10. Didier Goux

    31 juillet, 2010 à 12:39

    Babelouest : je vois mal en quoi la situation des Indiens serait moins scandaleuse avec des frontières inter-états respectant le cours des rivières ou des collines…

    Et je suis bien aise de constater que, tout comme moi, vous vous préoccupiez du sort fait aux autochtones, d’Amérique ou d’ailleurs.

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  11. clomani

    31 juillet, 2010 à 12:54

    Houla, ça sent le Chouan là non ?
    En tout cas, une fois de plus, le sieur Goux montre le bout de son nez… dès lors qu’on aborde un des côtés de la « colonie », le revoilà, sentant la nostalgie guerrière. Le Roumi chez les Ruminants. Ca ferait un très bon titre de Tintin (du genre « Tintin au Congo »)…
    En passant, il oublie que les Américains ont dessiné leurs états après avoir chassé et surtout parqué les indigènes qui étaient là avant eux. En passant aussi, ils leur ont fourgué de l’alcool et distribué sciemment des couvertures ayant couvert des malades de la variole ou tout simplement de la grippe.
    Ca s’appelle un génocide, M’sieur Goux… Pour vous informer un peu mieux, je vous invite, vous qui êtes si « littéraire », à lire « le livre blanc de l’ethnocide en Amérique, du Canada à la terre de Feu, les civilisateurs instruisent leur propre procès ». C’est LA référence française (et au passage à l’origine de la Faculté d’Ethnologie Paris VII) : Robert Jaulin, qui a réuni des textes et documents. La collection s’appelle « anthropologie critique » et c’est chez Fayard.
    Et, pour ce qui est du contemporain, je vous renvoie aux divers « murs de la honte » : Sud des USA, Israël qui le construit en empiétant sur les territoires qu’il occupe, surtout ceux où il y a de l’eau… histoire de permettre aux colons venus de France et de l’Est de pouvoir « rafraîchir leurs cités-dortoir HLM toutenbéton ».

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  12. remi begouen

    31 juillet, 2010 à 13:05

    Allons, allons, M’sieur Goux ! Un peu de bon sens ! Toutes ‘culturelles’ qu’elles soient, les frontières, il y a une sacrée différence entre une ligne droite tracée d’un point A à un point B, en ignorant tout du terrain, et les frontières (plus ou moins)’naturelles’ que sont les côtes, les crêtes de montagne, les fleuves, les lisières de forêts, etc : tracés qui se ‘tortillent’ certes, et sont souvent conséquences de guerres, certes.
    ‘Les frontières on s’en fout!’ ai-je clamé avec tant d’autres, après ‘l’expulsion du juif-allemand Cohn-Bendit’ après mai 68. Et ‘on veut expulser’ aujourd’hui des Français-d’origine-étrangère-coupables-d’agresser-nos-flics… : Nicolas va se retrouver en Hongrie, à ce rythme, puisqu’il est coupable de multiples agressions, non seulement contre nos flics (d’après leurs syndicats) mais contre nos fils, nos filles et nos compagnes…et nous-mêmes, par millions et millions !!!

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  13. remi begouen

    31 juillet, 2010 à 13:29

    Je souligne une précision : cette ligne rectiligne aberrante n’était qu’un pointillé provisoire, un arrangement d’entre soldats français, pas du tout destinée à devenir ‘frontière’. On me rappelle par ailleurs que ‘l’humiliation de Fachoda’ (d’entre concurrents colonialistes et pas ‘ennemis’ comme je l’ai écris) date de 1898, bien après cet accord saharien. Certes, mais je crois (je n’arrive pas à le vérifier!), d’après mes souvenirs de lectures, que le vote de l’Assemblée Nationale instituant si bêtement cette ligne en ‘frontière’ a été fait après Fachoda, au tournant du siècle, ‘pour sauver l’honneur’, cocorico !

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  14. clarky

    31 juillet, 2010 à 15:20

    j’avais pas trop le temps de commenter les autres billets, mais celui-là résonne en moi.
    merci rémi d’évoquer monod, que j’ai adoré lire et qui m’a fait aimer le désert, même si je n’y foutrai jamais les pieds, trop de sable !

    quant aux frontières, nos vies en sont emplies, un simple mur de clôture est déjà une frontière…

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  15. clarky

    31 juillet, 2010 à 15:27

    je sais pas à qui l’on doit le ferré du jour, mais ça fait du bien de l’écouter à nouveau, et c’est tellement d’actualité ;)

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  16. clomani

    31 juillet, 2010 à 15:54

    Oui, je plussoie à la dernière déclaration de Clarky : merci pour le Ferré du jour. J’allais proposer « les anarchistes » et « Pépée » à nos « animateurs » (ch’ais plus comment les nommer)… mais vraiment, celle-ci tombe à pic. Merci à Ferré et à celui qui l’a dégotté…

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  17. Didier Goux

    31 juillet, 2010 à 17:11

    Mme Clomani, j’adore vraiment cette manie que vous avez, à chaque fois que je ne rentre pas dans votre moule de pensée, de supposer que c’est parce que j’ignore tout de la question du jour. Je vous sais gré des efforts que vous faites pour me dégrossir, sachez-le. Néanmoins, si vous remonter lire mon commentaire à Babelouest, vous constaterez que je nie pas que des misères aient été faites aux Indiens d’Amérique (lesquels passaient avant cela leur temps à se faire la guerre et à s’entre-tuer, mais c’est une autre histoire): je parlais juste des frontières entre les États. D’autre part, à parler de « génocide » à tout bout de champ et à tout propos, vous allez finir par nous vider ce mot de tout sens intelligible et on sera bien avancé, tiens ! Il me paraît personnellement fort difficile de parler de « génocide » (qui suppose une volonté d’annihilation, laquelle n’existe que dans vos préjugés anti-Occidentaux) quand les trois quarts des Indiens sont effectivement morts à cause de virus contre lesquels ils étaient sans défense (au passage, j’aime beaucoup les couvertures qu’on leur a distribuées EXPRÈS : c’est très frais, très « fun »…). Observation qui ne vise nullement, dans mon esprit, à minimiser les massacres qui ont effectivement eu lieu ni la manière indigne dont on les a traités (mais moins brutalement indigne, toutefois, que la castration qui attendait les esclaves noirs lorsqu’ils arrivaient en Arabie…). Mais, enfin, je suppose que vous n’allez pas me croire…

    Quant à cette « nostalgie guerrière » que vous m’attribuez si gaillardement, alors là, elle me laisse sans voix. Mais avec un petit sourire tout de même.

    Enfin, pour la « Préface » de Ferré, je crois bien que je dois encore être capable de la débiter sans me tromper d’une virgule. Est-ce ma mémoire qui me joue des tours, à ce propos, ou bien est-ce que ce texte s’appelle ainsi parce qu’il s’agit bel et bien d’un extrait de la préface que Léo a écrite pour son recueil « Poètes… vos papiers ! » ?

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