( 5 septembre, 2010 )

Voyages au Maroc (partie 5 et fin)

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Au bout du monde (partie 3)
(Essai paru sous le nom de «EL CAROSSA», en avril 1999, suite à «MICA»)

* L’ACTUALITÉ  DU FASCISME *

Cette terrible « Lettre Ouverte à mon Tortionnaire » continue ainsi :
« A longueur d’année des milliers s’aventurent sur la mer ténébreuse et fuient leur vie, condamnés à affronter soit la mort, soit l’errance.
Quant à la santé, au logement et au vêtement, pour ceux qui restent dans leurs pays, c’est tout un bien être, ô combien insaisissable.
Je ne pense pas que vous perceviez réellement le sens de ces choses. Seuls les pauvres le perçoivent.
Au Maroc nous disons : « Ne connaît le bâton que celui qu’on frappe. »

Ainsi donc, tandis que le pays s’enfonçait dans sa crise, vous graviez la crainte de l’Etat sur le corps des suppliciés…Vous n’étiez pas seul : Tazmamart, El Qalaâ des Mgouna, Corbès, Dar Moqri… La liste est longue, les foyers de terreur méthodique et planifiée meublaient tous cette crainte… » (…)

Les feux de l’actualité éclairent rarement ce fascisme marocain. Ces temps, les terroristes « islamistes » d’Égypte et d’Algérie font fuir le brave touriste de ces pays, au grand bénéfice du Maroc : et il est vrai – ayant connaissance de ces 3 pays – que le Maroc est aussi magnifique à visiter que les deux autres, non seulement pour la beauté de ses sites, mais encore, voire surtout, pour l’hospitalité locale… : encore faut-il, à mon sens, éviter les « tours operator » et autres combines douteuses, qui vous excluent du peuple, sinon du braillard « chef de troupeau » : remplissez vos fiches ! Vous avez 5 minutes pour visiter ce palais, etc. Non. Etre reçu, pour le couscous du vendredi, dans une famille amie, parcequ’amie de l’ami de l’ami, qui, etc., voilà qui vaut mille fois la « visite du palais en 5 minutes ». Pour en acheter carte-postale et se vanter d’avoir « fait » le Maroc… entre trente pèlerins franchouillards, sans même avoir entendu parler du terrible régime policier marocain !

Les feux de l’actualité, cet avril 99, sont sinistrement braqués sur la guerre que se livrent deux fascismes, le Jupiter-Otan contre le Saturne de Belgrade : 600.000 pauvres kosovars en déroute, qui dit mieux ? ! Hélas, mon indignation a peu d’écho auprès de mes amis marocains : les kosovars ont beau être (tièdes) musulmans, ils sont « lointains », tout comme les génocides Hutu-Tutsi semblaient lointains à l’Europe, (malgré que ces peuples soient christianisés par « nos » curés, avec quel résultat honteux…). Mais, grattant un peu le fataliste « Inch’Allah », le sort épouvantable des Kosovars arrive parfois à émouvoir mon interlocuteur marocain, via la référence à l’exode palestinien, à ce drame de cinquante ans, si violent.

* SAHARA ET FRONTIÈRES  *

« Les frontières, on s’en fout ». Le slogan soixante-huitard me revient au souk de Rissani (près de Merzouga, dernier marché avant l’Algérie) alors qu’un ami m’explique que la frontière est une « passoire » pour les nomades du coin, des berbères de même tribus, qui parlent Amazighs et ignorent, dans le fond, s’ils sont Marocains ou Algériens : au siècle dernier, l’armée coloniale française a tracé là, sur un papier, « une frontière ». Ah bon ? La nature et la société ne sont pas du papier, elles « s’en foutent ». Jusqu’à ce que les pouvoirs se fassent la guerre, et son cortège d’exodes, au nom d’une légalité de bout de papier. S’il n’y a pas eu guerre algéro-marocaine dans la région, il y a tensions : ces deux pays frères se sont jadis affrontés plus au Nord (région d’Oujda) et plus au Sud (Polisario), en conflit idéologique pour le leadership maghrébin, d’entre la République et le Royaume. Ils sont désormais en graves crises internes, tous deux : le Sahara reste donc ce qu’il est, uni. Le Sahara (lire T.Monod !) s’étend de la Mauritanie à l’Iran : il a des frontières climatiques et, via l’Islam, des frontières culturelles encore plus floues : les nomades-bédouins de Jordanie, sont, par exemple, fort cousinés avec des sédentaires-palestiniens, tout comme se cousinent des tribus berbères, arabes et noirs-métis, dans et autour du Sahara. Aussi les Etats modernes sont-ils souvent artificiels (à l’exception de l’Égypte, de l’Irak, de la Palestine…et du Maroc) et le plus artificiel d’entre eux est bien sûr Israël : Israël, surgi en 48 en furoncle-fou de la folle-fièvre antisémite d’Europe… en plein coeur du Croissant Fertile ! Aujourd’hui, les Serbes clament sous les bombes de l’OTAN qu’ils ne désirent qu’une modeste chose, « leur berceau historique » du Kosovo. Et Hassan II ne veut que, modestement, avoir sa royale effigie sur les lettres postées au Sahara Occidental. Mais, d’accord, pas d’amalgame :

- Il est certain que l’ex-colonie espagnole devait retourner au Maroc.

- Le très vieux peuplement albanais du Kosovo exclut le rêve Serbe.

- A plus forte raison, plus que millénaire, le peuplement arabe de la Palestine aurait dû interdire l’existence d’Israël, qui ne s’est réalisée qu’à la faveur de la culpabilité européenne du drame de la Shoah…dont les Palestiniens sont innocents…et subissent le drame de 50 ans d’exil !

Le Monde va mal…, il n’est nul besoin d’aller loin au Sahara Marocain pour le savoir. Mais, permettez : j’étais dans un solitaire chant berbère, dans une carrossa trottant sous les palmiers, dans les sourires échangés …

* MERCI ET CHOUKRAN *

rissani.jpg…Voilà, j’ai reçu, de l’amitié marocaine, quelques vraies raisons d’espérer. Dont je voulais, amis français ou marocains, ici témoigner…

Merci, merci ma Claude-Gazelle, l’Amie-de-France émigrée à Erfoud.
Merci aux rares femmes marocaines que j’ai pu approcher grâce à toi :
- Fathima et ses filles, qui nous ont reçu d’un excellent couscous…
- « X » et « Y », l’une secrétaire médicale, l’autre professeur d’anglais…
- Aïcha, magnifique prostituée noire, si émouvante dans sa détresse.

- « Z » et « Bis », deux jolies étudiantes en hôtellerie, à qui tout souhaiter… Merci, aussi, aux très nombreux Mohammed-Rachid-Abdou-Hassan, mes amis, parfois d’une heure, parfois de bien plus : ce n’est pas tant à la longueur de la conversation qu’à son intensité, à sa qualité, que l’on se lie d’amitié. Ainsi me souvient-il d’une brève discussion, un soir : un groupe de très jeunes gens nous aborde, Claude et moi, pour avoir informations… d’entrer à Polytechnique, rien que çà !. Ils semblent un peu déçus de notre incompétence à leur répondre, mais très heureux d’entendre nos commentaires critiques sur la frilosité de la France Universitaire. Et l’un des collégiens me dit à peu près : « Nous avons ici un pur génie des mathématiques…Il doit aller à Polytechnique, en France ! »

Merci, donc, amies et amis du Maroc : « choukran ». Je veux encore saluer Brahim, jeune et beau receveur de l’autocar Erfoud-Zagora, qui me confia une lettre pour son Aline, une jeune « gazelle de France ». Et bien sûr, j’en oublie beaucoup d’autres. Pardon.

Je ne saurais oublier l’anonyme chanteuse berbère des dunes de Merzouga. A elle, ainsi qu’à l’anonyme jeune génie de mathématiques, je dédie mes pensées, au moment de conclure ses lignes…
Qui seront sans conclusion, sinon que :

« La Vie Va « , d’Amour, au Maroc comme ailleurs,
En chant berbère ou en équation algébrique,
Contre les bombes imbéciles meurtrières
Aussi.

* POSTSCRIPTUM :
AU BOUT DU MONDE *

Ça gueule dans la rue noire au bout de laquelle l’eau du

Fleuve frémit contre les berges.

Ce mégot jeté d’une fenêtre fait une étoile.

Ca gueule encore dans la rue noire.

Ah ! vos gueules !

Nuit pesante, nuit irrespirable.

Un cri s’approche de nous, presque à nous toucher, mais

Il expire juste au moment de nous atteindre.


Quelque part, dans le monde, au pied d’un talus,

Un déserteur parlemente avec des sentinelles qui ne comprennent pas son langage

Robert Desnos
(« Les Portes Battantes », extrait de « Fortunes », 1936 )

C’est par une nuit d’insomnie, à Erfoud, que j’ai découvert ce poème : je sais que mon écriture ensoleillée, peut y sembler étrangère. Mais « la gueulante nocturne », dans cette ville du bout du monde, me fût dur revers de la médaille d’aller là-bas vivre heureux, face solaire : je n’aurai pas écrit ces pages sans lire Desnos. Ni sans lire « Islam et Modernité », de Mohammed Charfi (A.Michel, 98). A recommander…

*

Rentrant chez moi un mois plus tard, m’attendaient 4 « Politis » dont « le courrier des lecteurs » me citait deux fois. Et dans le n°543, ceci :

« 1901 : guerre, atroce, des Boers. 1999 : guerre, atroce, du Kosovo… Le siècle est plein de pléonasmes du genre « atroce guerre », dont trois mondiales : La 3°, dite froide, n’est sans doute pas la moindre. Ceci au nom d’utopiques idées du XIX° : « Progrès = Justice » et autres foutaises pour les cyniques et hypocrites qui nous gouvernent : les Marchands de canons (cf. B. Vian). Le XXI° sera donc ou bien pire, héritier du XX° atroce, ou bien meilleur : citoyen. Je veux dire celui où, par exemple, des centaines de milliers de pacifiques manifestants, voire des millions, iront à Belgrade, à la fois arrêter Milosevic-le-fasciste et arrêter l’Otan-fasciste, pire. Afin que Serbes et Kosovars s’embrassent !… Peace & Love !… : je sais, ce serait la Révolution… et les Marchands de Canons n’en veulent pas ! »

J’avoue que je n’avais nul souvenir de ce courrier, posté juste avant de partir au Maroc. Un mois plus tard, je n’ai rien à en enlever. Mais à y rajouter, simplement : le bout du monde n’existe pas, j’en viens…

 Voyages au Maroc, l’intégrale

8 Commentaires à “ Voyages au Maroc (partie 5 et fin) ” »

  1. lediazec dit :

    Voilà que cette suite marocaine prend fin en véritable feu d’artifice. Excellent voyage, magnifique parcours.

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

  2. b.mode dit :

    J’ai vécu un mois chez un ex opposant à Hassan II, un proche d’Oufkir après avoir sympathisé avec son fils dans le train qui partait de Rabat je crois. Il n’avait pas de mots assez forts pour dénoncer la tyrannie du roi. J’ai partagé le ramadam avec sa famille. C’était des gens très aisés…

  3. remi begouen dit :

    Lediazec – Merci de ton boulot, l’ami ! Une correction à faire : l’article s’arrête à : ‘le bout du monde n’existe pas, j’en viens… ‘ Ce qui suit ensuite, à propos du ‘chameau en brins de palmiers’, n’était qu’une note marginale pour illustrer le dit chameau, paru dans l’article précédent, donc à éliminer ici, merci !

  4. b.mode dit :

    OK je l’ai enlevé et merci à toi pour le récit de tes voyages marocains ! ;)

  5. babelouest dit :

    Ahhhhhh…. j’en reste sans voix, tant c’est beau. Rémi, merci, tout simplement : grâce à toi, j’ai fait le voyage que je ne pourrai accomplir directement. De désert, je ne connais que le Neguev qui est probablement plus montagneux, et moins dunaire. Trop civilisé, aussi, car des bases militaires nombreuses s’y cachent. On ne les voit pas, mais on ressent une tension dans l’air. Le Neguev est un monstre d’où peut surgir la mort du Monde. :(

  6. clomani dit :

    Pour une fois je resterais muette.
    Merci au désert !

  7. clomani dit :

    Et à Rémi (suis-je bête) !!!

  8. remi begouen dit :

    Peut on savoir de qui est la belle toile ‘femmes berbères du musée de Marrakech’ (ai-je cru comprendre en cliquant dessus) ?

    Heureux d’arriver au bout de la publication de cette ‘résurrection’ de 2 petits essais d’il y a douze ans, réadapté en plus court et avec beaucoup moins de fautes. J’en ai relevé quelques unes, notamment dans les parties 4 et 5, la plupart sur des accents aigus ou graves, trémas, etc. Cela vient du fait que mon texte conservé, venant d’un très vieux coucou d’ordi, était lisible en version ‘RTF’ qui déforme, en plus de la mise en page, les particularités de la langue française, ce que n’aime pas le ‘basic english’ dictateur… J’en ai donc corrigé beaucoup, mais quelques uns m’ont échappé, sur la fin : excuses !
    Merci à B.mode et Lediazec de leur boulot de ‘chef’ !

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