Accueil Politique KHAMSIN & SCARABÉE

KHAMSIN & SCARABÉE

15
0
393

scarabedesdunes1.jpg

‘De désert, je ne connais que le Néguev. Des bases militaires nombreuses s’y cachent. On ne les voit pas, mais on ressent une tension dans l’air. Le Néguev est un monstre d’où peut surgir la mort du Monde’.

Ceci est de Babelouest, je l’extrais de son commentaire du 5 septembre, suite à mon dernier article (‘Au bout du Monde’) sur mes voyages au Maroc. Cette vision m’a réveillé une vieille mémoire : dans ma tendre enfance je ne me sentais que très vaguement français, plus égyptien et surtout ‘enfant du désert’. De désert, je ne connaissais que sa fin, sur la rive Asie du canal de Suez. Il s’agit de la partie du Sahara nommée ‘Désert du Sinaï’, lequel s’étend géographiquement au Néguev, du Nord du massif Sinaï au rivage de la Méditerranée, où j’habitais, à Port-Fouad. Et il cachait déjà ‘des bases militaires nombreuses’. A l’époque celles des Britanniques défendant le canal de Suez contre l’Afrikakorps de Rommel. Puis ce furent celles d’Egypte contre Israël, conquises un temps par celui-ci… et ‘d’où peut surgir la mort du Monde’, en effet. Mais, enfant, je n’en avais pas conscience. J’avais celle de la puissance du Sahara, ce que j’ai relaté dans un récit ancien (45 ans ?), remanié plusieurs fois, et qui a pris sa forme définitive sous la forme de ce texte lyrique, paru en épilogue de mon essai (épuisé) en 1996 : ‘SUEZ, Panama, Le monde, Toi, Moi, etc.’

Seigneur Sable

Arsinoé, Péluse, le désert, le désert. Le désert du désert. Le sable, les scarabées. Exit les montagnes et les mers, les fleuves et les oasis, les arêtes rocheuses et les dépressions avec quelque eau saumâtre. Exit les oasis. Arsinoé au Sud, Péluse au Nord. Deux noms fantômes et la réalité du coeur du grand désert saharien. Sable et sables, 180 km. entre Arsinoé et Péluse, sans la moindre piste permanente possible, durant des millénaires, 180 km. à vol d’oiseau…, pour un jour sans khamsin.

*

Khamsin. Le vent de sable a un nom de colère. C’est celui de Seigneur Satan, gouverneur des sables et des scarabées du désert des déserts. Ici, pas de saisons, d’années, de siècles, voire de millénaires. Ici le temps crépite en rythme blanc et noir, jour et nuit, soleil et étoiles. Et sur ce rythme frénétique dans sa monotonie, soudain à l’improviste, se lève le rouge Khamsin.

Ici le sable s’agite n’importe quand et n’importe comment : de quelques millimètres pendant quelques secondes – un scarabée s’y renverse – à quelques kilomètres – oui d’altitude ! – pendant quelques semaines, celles d’une lunaison.

Du Nord au Sud et du Sud au Nord passe et repasse l’inlassable « marchand de sable » qui endort la mémoire de qui fût riche marchand, pauvre fuyard, envahisseur, prophète, poétesse. Ombres assoiffées qui titubent un peu avant de crever dans le sable, pour le plaisir des scarabées. D’Est en Ouest et d’Ouest en Est, c’est pareil. Ici règne Seigneur Sable, qui se repose en dunes et se fâche en khamsin. Qui redessine son labyrinthe de dunes et se plaît à effacer son œuvre d’art – morbide ! – pour aller à l’assaut du ciel, faisant l’air rouge sombre à midi : seuls les petits diables de scarabées exultent !

Lorsque la fièvre rouge retombe en nouvelles dunes, lentement, les gros scarabées noirs disputent aux minuscules fourmis la manne éparpillée : cadavres d’oiseaux et de chiens sloughis, de chameaux et de marchands de chameaux, de pèlerins et de femmes enlevées – pour leur beauté – ; cadavres de vieillards édentés et mystiques ; cadavres de garnements d’Arsinoé ou de Péluse, coupables d’être partis jouer dans la dune voisine, soudain redevenue mouvante par Seigneur Khamsin…

*

Arsinoé, Péluse. Deux bourgades de pêcheurs autour de deux mares d’eaux saumâtres, aux frontières des déserts de sable et d’eau salée. Au Nord, sur la  Méditerranée, Péluse. Au Sud, sur la Mer Rouge, Arsinoé.  A l’Ouest, le Nil : force mâle du seul fleuve au monde capable de féconder le désert. A l’Est, au-delà du Massif Sinaï, la verte Palestine : le seul pays au monde capable de mettre bas trois religions universelles. Et puis au centre, sans autre nom que Seigneur Sable Khamsin, le désert des déserts, l’âme du Sahara… Entre les « Terres Promises » de Palestine et du Nil, ce petit royaume des sables, cet Enfer sur Terre : où les scarabées sont heureux. Et ce Khamsin despotique, impérialiste, qui naît ici et envahit le ciel avec l’espoir de conquérir la planète !

Des rivages atlantiques de la Mauritanie aux confins indo-pakistanais, du Yémen à la Grèce : telle est la zone ordinaire des combats de Seigneur Khamsin, avec ses divisions de nuages de sable : le vaste empire du Sahara tend à s’étendre. Les « pluies rouges » au nord de la Loire ou sur la forêt équatoriale en témoignent. Et c’est à la charnière de l’Asie et de l’Afrique, entre deux mers proches d’à peine 180 km., que réside ce Seigneur Khamsin en son palais de dunes souvent infranchissables… depuis des millénaires !

*

suezpanama.jpgDepuis un siècle à peine, un canal rejoint ces deux mers, qui a pris nom de Suez, déformation arabe de l’antique Arsinoé. Péluse, elle, n’est plus qu’un vestige ensablé, aux environs Est de Port-Saïd, sur la côte désolée de la Méditerranée. Mais Péluse a donnée son nom, en expirant à l’aube du XX° siècle, à l’une des plus puissantes dragues du monde, chargée inlassablement de lutter contre Seigneur Khamsin, entêté à combler le canal.

Aujourd’hui le khamsin souffle comme hier : il est parfois capable d’interrompre la navigation, en plein jour, des convois de bateaux ultra modernes qui transitent au travers de l’isthme. Aujourd’hui, l’isthme de Suez est couvert de routes, chemins de fer et lignes téléphoniques ou électriques, parallèles au canal et sujettes comme lui aux ensablements dramatiques. Mais aujourd’hui, surtout, l’eau du Nil a fertilisée de magnifiques oasis, grâce au canal d’eau douce qui fût creusé préalablement au canal maritime. Le désert, là, a reculé. Malgré toutes les colères de Seigneur Sable. Le gentil scarabée des dunes a toujours du boulot. Dans leur démence, les hommes qui surent percer l’isthme de Suez et adopter l’emblème pharaonienne du scarabée pour la « Compagnie de Suez » d’autrefois, font aujourd’hui de cette oasis artificielle un « théâtre d’opérations militaires »  type, pour Écoles de Guerre.

Suez est devenu le nom d’un Démon parisien de la finance. Suez est devenu un nom synonyme de « crise pétrolière ». Et les scarabées ont digéré les corps des équipages, égyptiens ou israéliens de gros scarabées d’acier, ces centaines de chars d’assaut enlisés dans les dunes de Seigneur Sable.

*

Demain, l’eau du Nil devrait enfin (?…) franchir – en conduites forcées – l’obstacle du canal maritime, pour aller conquérir, pacifiquement, « le désert des déserts ». Ce projet a un siècle. Entre Arsinoé et Péluse, les scarabées en discutent avec philosophie, entre deux colères de leur maître, Seigneur Sable…

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par Rémi Begouen
Charger d'autres écrits dans Politique

15 Commentaires

  1. lediazec

    10 septembre, 2010 à 7:34

    Remarquable voyage. Merci à Rémi de continuer à faire vibrer un vent de poésie en ce bas monde.
    Nouveauté sur la colonne de droite, juste en dessous de l’Erby du jour. Sinon, tout est en place. Merci à Bernard.
    Bonne lecture à tous.

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

    Répondre

  2. b.mode

    10 septembre, 2010 à 7:50

    Oui rodo, une une de nos amis anglais particulièrement symbolique : le président qui rétrécit ! ;)
    Sinon je me joins à toi pour féliciter Rémi pour son art du récit !

    Répondre

  3. lediazec

    10 septembre, 2010 à 8:22

    @ Bernard. Surtout nos amis anglais. Leur humour à froid est, cette fois-ci, grandiose dans sa microscopique observation. Quand je dis microscopique, je fais allusion à l’aspect purement intellectuel du personnage mis en scène, bien sûr.

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

    Répondre

  4. lediazec

    10 septembre, 2010 à 8:48

    J’ai encore des problèmes de connexion vers Ruminances ce matin :shock:

    Dernière publication sur Kreizarmor : Place Vendôme, haut lieu de l'indécence

    Répondre

  5. b.mode

    10 septembre, 2010 à 8:55

    Fais gaffe ! sinon on va encore nous reprocher notre discrimination ! ;)

    Répondre

  6. remi begouen

    10 septembre, 2010 à 11:07

    T’es génial comme un scarabée des sables, Lediazec, d’avoir trouvé très exactement l’illustration qu’il faut, à l’en-tête!
    ( le scarabée n’a pas besoin de rétrécir : il assume sa taille modeste, qui lui permet de se faufiler sous le sable en cas de danger, au lieu de fanfaronner sur un perron élyséen et autres).
    Je précise que le texte Seigneur Sable a paru dans ‘SueZ…’ en 1996 et non pas il y a 45 ans, où il n’y en avait qu’une ébauche sur un bout de papier, miraculeusement retrouvé…

    Répondre

  7. remi begouen

    10 septembre, 2010 à 11:24

    Autre précision : la petite photo noir/blanc sous le titre ‘SueZ’ représente le modeste canal d’eau du Nil qui est le cordon ombilical de la région du canal de Suez, si modeste à côté du ‘grand canal maritime’, mais si utile…comme un scarabée!

    Répondre

  8. Fifi d'Ardèche

    10 septembre, 2010 à 13:16

    Quel beau récit!Moi qui aime le désert, je suis gâtée! J’ai aussi beaucoup aimé cette plongée dans le Mexique avec le récit de Clomani…C’est un réel plaisir que de vous lire, les ruminants , merci!

    Répondre

  9. b.mode

    10 septembre, 2010 à 13:19

    Merci pour eux chère Fifi ! C’est vrai qu’on a en ruminances deux magnifiques conteurs d’histoires vraies…

    Répondre

  10. babelouest

    10 septembre, 2010 à 14:37

    Merci, Rémi, merci à tous. Le désert est un point qui s’étend à l’infini dans toutes les directions, et vous rend tout petit, tout humble, et en même temps plus fort.

    Répondre

  11. clomani

    10 septembre, 2010 à 15:08

    J’aimerais bien que la sagesse des petits scarabées et celle que nous donne le désert recouvre toute la surface du monde… et qu’un bon « coup de Khamsin » souffle dans toutes nos têtes folles pour nous rendre plus humbles et plus fort comme l’écrit Babel.

    Répondre

  12. lapecnaude

    10 septembre, 2010 à 16:19

    Je vois bien Rémi devant le désert avec le ciel blanc en toile de fond … l’homme et son infini (mais je crois que çà a déjà été pris). Merci Rémi, tout toutes ces images et ces rèves.
    Ben non Clomani, le khamsin, pas sur nos têtes, tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir du sable dans les yeus, les oreilles, le nez … zut alors, vaudrais mieux qu’il souffle du côté du Plessis, là où il ya des yeux qui ne cessent de zieuter ce qui se passe dans la cuisine des voisins, ceux qu’on nomme des « zieuteurs » ou des « voyeurs » ou des « mal élevés » quand on est polie. Mais vrai que le désert est habité et pas que par des scarabées, par des vipères, helas ! même là on en trouve.
    Il y a des siècles le scarabée était la marque du pharaon … marque d’éternité, zut !
    encore des arabes, cela ne va pas lui plaire à l’autre !

    Répondre

  13. clomani

    10 septembre, 2010 à 20:11

    Sisisi, Lapecnaude : je connais le sable partout, dans les narines, les oreilles, les yeux etc… puisque le khamsin (j’imagine) nous a fait rebrousser chemin dans le désert. 2 jours de tempête de sable et on n’a pas insisté : retour au 1er bivouac.
    Les scarabées et toutes ces petites bêtes du désert me fascinent parce qu’ils arrivent à se suffire de rien… Tout comme les touaregs qui savent s’arrêter quand il le faut, se contenter de peu, et sont des hommes libres.
    Et merci à Rémi de nous restituer si bien cette poésie du désert…

    Répondre

  14. remi begouen

    11 septembre, 2010 à 15:50

    Le dernier paragraphe de mon texte évoque le projet ‘vieux d’un siècle’ de faire franchir à l’eau du Nil la barrière salée du canal de Suez (dont les scarabées discutent avec philosophie).
    Cela a bizarrement, joliment, provoqué un bon contact avec un ami hydraulicien que j’avais perdu de vue depuis longtemps. Il m’a rappelé ce que je savais pertinemment, puisque j’y vivais : vers 1930, des ‘conduites forcées’ d’eau du Nil, immergées dans le chenal de Port-Saïd ont créées l’oasis artificielle de Port-Fouad, rive Asie, en face. Si je n’en parle là, c’est que, dans l’essai ‘SueZ…’ dont ce texte n’est que l’épilogue, je consacre un chapitre entier à ce ‘miracle de l’usine des eaux’, visitée dans mon enfance. Et, depuis, je suis très sensibilisé à l’eau vitale… (cf. Gaza, cf. le pillage du Jourdain, etc.)
    Je sais qu’aujourd’hui, pogrès technologiques à l’appui, le canal de Suez est franchi près de Suez par un profond tunnel routier, et près de Port-Saïd par un viaduc très haut-perché. Mais, hélas, pas d’autres conquêtes par la technique de conduites forcées d’eau du Nil, allant fertiliser le désert, qu’au Port-Fouad de mon enfance. Je pense qu’il y a 2 raisons à cela : D’une part la démographie (il paraît que Port-Fouad est passé de 5000 à 100.000 habitants!) et d’autre part, et c’est sans doute pire, ‘le Nil n’en peut plus’ : Il a été ‘domestiqué’ par de gigantesques barrages (Assouan) qui ont supprimés les ancestrales crues qui apportaient le limon fertile d’Abyssinie, créateur de l’Egypte utile. D’où importation d’engrais chimiques, baisse des débits aux rivages, disparition des sardines et de leurs prédateurs les dauphins…
    Et création, comme ailleurs de côuteuses usines de déssalement d’eau de mer, boufeuses de pétrole, en prime…
    Bref, on ferait mieux de s’occuper de cela plutôt que de subir l’agressivité belliqueuse d’Israë. Perçu à juste titre dans tout le Moyen-Orient comme un ‘corps étranger, occidental, colonialiste’. Lequel prétend être ‘éternel’… mais rappelons que ‘le royaume chrétien de Jérusalem’, ‘éternel’, n’a survécu qu’un siècle!…A suivre !

    Répondre

  15. clomani

    11 septembre, 2010 à 18:19

    Inch’Allah (pour ta dernière phrase) Rémi ;o).

    Répondre

Laisser un commentaire

Consulter aussi

Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire !

Cette phrase est la seule que sait dire l’insolite perroquet Laverdure de l’insolite roman…