En son Bureau Ovale, Barack songeait. Sur ce siège, ou un autre similaire, s’étaient assis moult présidents d’un pays bien jeune encore. Au-delà des vitres blindées, les pelouses de la Maison-Blanche ondulaient au vent. Mais lui repensait à ce qui avait créé cette nation à laquelle ses prédécesseurs avaient appris à être fière, et même arrogante.
Dans les forêts de cette contrée immense, explorateurs, trappeurs, coureurs des bois avaient arpenté buissons et futaies, avaient fraternisé avec les nations qui vivaient là, ou au contraire, selon leur caractère, avaient attaqué « ces sauvages » qui vivaient différemment. Dans l’immense Prairie, Irlandais, puritains, chassés de chez eux, Allemands venus tenter leur chance poussaient vers l’ouest, toujours vers l’ouest, accompagnés de quelques noirs montés du vieux Sud dans le même espoir. C’était bien loin. De nombreux entrepreneurs brutaux, spéculant sur l’or, le chemin de fer, le pétrole avaient causé des ravages dans les rangs des colons, et aussi dans les cœurs où ils avaient apporté souvent la rapacité et le mépris.
Tout cela avait créé une nation aux mœurs brutales, où chacun avait appris à ne compter que sur lui-même pour simplement survivre. La solidarité n’existait qu’entre voisins qui avaient appris à s’estimer, pas du tout entre des gens qui ne se connaissaient pas et n’y tenaient pas. La cohésion ne tenait qu’à coups d’ennemis plus ou moins imaginaires, avec lesquels il fallait en découdre, et contre lesquels des armées s’étaient constituées vaille que vaille
Encore la guerre de sécession avait-elle failli tuer dans l’œuf ce besoin de cohésion, en raison de visions différentes de l’avenir, et des rapports entre personnes présentant de petites différences physiques. Longtemps après, des traces de ce conflit interne perduraient, et lui, Barack, en était particulièrement conscient, premier président au teint moins clair de l’Histoire de ce pays.
Maintenant, toujours pour conserver un semblant d’unité, il envoyait au front quelque part de nouveaux citoyens, issus souvent des pays plus au sud, là où les langues latines étaient dominantes. S’ils survivaient, ces hommes nouveaux étaient attachés à un pays qui les avait ainsi acceptés dans son sein, ainsi que leurs familles. Mais cela ne se faisait qu’au prix de la fabrication de nouvelles armes, toujours, et de mensonges à propos de menaces fictives dont les nations envahies étaient sensées être la source. Ce pays n’était plus qu’une usine d’armement tous azimuts, y compris biologiques, destinés à asservir tous les autres pays du monde.
Barack savait tout cela, bien sûr. Il savait aussi que l’optique des stratèges qu’il côtoyait tous les jours était bien de cet ordre, et que la perversité des mensonges anciens obligeait à continuer dans cette voie coûte que coûte. C’était une fuite en avant, qui ruinait le sol de la planète entière, rien que pour la maîtriser davantage, et puis c’est tout. La vision de l’avenir se perdait dans un brouillard, où un mur de plus en plus proche apparaissait fugitivement au milieu des volutes de brume.
Des représentants plus clairvoyants, d’autres pays en général, mais aussi de la communauté scientifique nationale, criaient à l’abandon de ces pratiques : tout était fait, grâce à une propagande bien orchestrée, et aussi grâce à des menaces, pour couvrir leurs voix trop lucides. Ceux qui tenaient les cordons de la bourse, grands industriels de l’armement, de la chimie, de la biologie génétique, banquiers d’affaires, entretenaient de nombreux instituts de recherche, dont le seul but véritable était d’infléchir dans leur sens la politique du pays. Comme la démocratie affichée était plus réelle qu’en Europe souvent, c’étaient les membres du Congrès qui étaient leur cible, et ne passaient que les lois qui les arrangeaient, quelle que fût la couleur politique de la majorité.
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