( 9 décembre, 2010 )

Le soleil des Scorta – Laurent Gaudé – notes de lecture

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Je ne suis pas un passionné de prix littéraires. Je l’ai déjà dit. Pour être clair, chaque année, je tourne le dos à ce que je considère comme la foire commerciale des soldes. Ne me demandez pas pourquoi, la chose est viscérale et je suis incapable d’avancer la moindre explication rationnelle. C’est ainsi, et je n’éprouve ni honte ni regret. Mais je reste persuadé qu’avec ou sans prix, un bon livre est un bon livre.

Alors quand ma copine Françoise, lors de mon déplacement récent à Lyon, a insisté pour m’offrir le prix Goncourt 2004, j’ai éprouvé comme un malaise. Devant son engouement – c’est une fille bien, la copine Françoise – j’ai accepté de me faire offrir « Le soleil des Scorta » de Laurent Gaudé, ce dont je la remercie. J’ai lu ce livre et j’ai aimé. En prime, elle a ajouté « Eldorado ». Ce dernier, j’en parlerai plus tard…

J’ai aimé la violence du soleil et la rareté de la pluie. J’ai aimé ce pays dont la seule frontière visible est la misère et la rugosité des éléments et des êtres. La relation de cause à effet trouvant là matière à discussion, c’est tout ce que le lecteur, ce voyeur, réclame. Si tu dois être violée, violée tu seras. Si tu dois être lapidé, lapidé tu seras. Si tu dois être maudit, maudit tu seras. Jusqu’à la fin des temps, l’aiguille du temps entre sans pitié dans la chair pour n’en sortir que pour mieux nous revenir. C’est la vie. C’est la mort… C’est le recommencement.

Un pays qui meurt à midi, tant le soleil assèche tout être vivant osant braver son règne. Lui, le soleil, c’est le maître du temps. Le tic-tac qui danse, danse, danse… Une danse inexorable d’où le bruit et son souffle sont proscrits. Celui qui ordonne et celui à qui on obéit, sous peine de mourir par le feu. La description qu’en fait Laurent Gaudé est telle que nous n’avons aucun mal à imaginer le désert de vie et de pensée qui colonise les esprits de cette région de l’Italie, qu’on appelle les Pouilles, située dans le talon de la botte, soulagée, pourrait-on dire, par l’Adriatique et la mer Ionienne. Un pays, enfin, où la pluie ne tombe pas, elle s’abat. Ce n’est pas le miracle que le ciel envoie, mais sa punition. Elle déboule en torrents pour disparaître aussitôt, ne laissant de son passage que le sillon raviné de sa violence, qu’on accueille, malgré tout, avec un certain bonheur.

Le livre raconte l’histoire d’une lignée sur laquelle le destin s’acharnera tout au long des générations. Dans ce monde, accroché à l’argent comme le pendu à sa corde, la seule valeur qu’on respecte est celle que l’argent procure. Plus sa quantité est importante, plus le verni qui recouvre les êtres est brillant. Puisque le travail seul ne semble pas suffisant, quand on est d’extraction modeste, pour atteindre la lumières de la respectabilité, on commence par faire ce que tout le monde attend de vous – puisque c’est ainsi que le destin s’écrit pour les Scorta -, on emprunte le chemin le plus court : on vole, on tue, on amasse. Une fois qu’on a obtenu de quoi s’acheter une respectabilité, on s’achète une conscience. Or on sait le prix que cela coûte !…

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( 2 décembre, 2010 )

On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux

robertbober1285847044.jpgL’ami Gérard Lambert, librairie Voix au Chapitre, Saint-Nazaire, nous fait le plaisir d’un conseil de lecture.

Robert Bober est un subtil défenseur de la vie et de l’humain. Contant des histoires souvent marquées au fer rouge des pires saloperies, il en fait des odes à la tendresse, à l’amour, à l’humour. Son délicieux  Quoi de neuf sur la guerre ?  avait ouvert le ban en 1993. Le roman qu’il nous offre aujourd’hui renouvelle le bonheur de le lire.

Quand Bernard se retrouve figurant dans le film de Truffaut Jules et Jim, il découvre que sa mère a vécu une histoire similaire avec ses deux maris successifs : amours et amitiés indéfectibles. Plongeant alors le nez dans le passé, à partir de quelques photos, il va découvrir la vie des militants du « Bund », réagissant en 1936 aux pogroms polonais ; la rafle du Vel’d’Hiv’ et la disparition de son père dans un camp, nul ne sait où. Il va découvrir aussi les solidarités et les amitiés fortes de ce temps là.

Au même moment, sous ses yeux, c’est le massacre de Charonne accompli par la police parisienne aux ordres du préfet Papon. Puis c’est la manifestation monstre en hommage aux victimes qui s’achève au mur des fédérés, faisant ainsi le lien avec les communards durement punis d’avoir voulu changer le monde. Dans ces rues de Belleville et de Ménilmontant, alors pas encore lego-figées par la « modernisation », on n’a pas la mémoire courte : On a vu la police française rafler les juifs et on se souvient même de Vallès et de Varlin, bien avant. Dans les bistrots, on n’est pas là que pour picoler, quoiqu’on ne crache pas sur un gorgeon, mais on discute, on évoque, on éduque. On chante Le temps des cerises et Bella Ciao. Le vieux à cheveux très blancs qui a connu Bonnot n’est pas là pour faire joli dans le paysage : il sait ce qu’il faut dire au bon moment.

Et, bien que derrière il y ait de la douleur (« Elle avait peur de ne plus me revoir. Hitler lui a donné raison »), rien de tout cela n’est désolant car sauvé par une vitalité à toute épreuve, et un humour comme seul le Yiddishland a su en produire.

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( 13 novembre, 2010 )

Textes pour un poème – Andrée Chedid

andrechedid.jpgAndrée Chedid est certes la gentille maman et grand-maman des chanteurs Louis et Matthieu Chedid. Mais il s’agit ici de la grande artiste, poète et romancière, qu’est cette vénérable dame (qui donna naissance à Louis en 1948 à Ismaïlia, à l’époque de mes 10 ans où je vins vivre en cette belle ville !). Andrée, d’origine libanaise, est née au Caire en 1920, mais vit en France depuis plus de 60 ans.  Elle  crée une œuvre prolifique, magnifique, dont je n’ai lu qu’une petite dizaine d’ouvrages, au plus… Dans le domaine du roman, son livre le plus célèbre est ‘Néfertiti et le rêve d’Akhenaton’, très beau. Dans celui de la poésie, beaucoup de recueils, dont ce surprenant ‘Textes pour un poème’, qui, en 1987, reprend et surtout enrichit un recueil plus ancien qui avait le même titre : elle est têtue, la dame !

Entre roman, théâtre et poésie, citons un recueil (paru en 1988, chez Flammarion, comme la plupart de ses œuvres), de nouvelles organisées autour des 3 thèmes du titre : ‘Mondes, Miroirs, Magies’. Magnifique ! Elle écrit quelque part ceci, à propos de son écriture : « J’étais impressionnée par le tumulte intérieur que je portais en moi. J’ai découvert que les mots de l’ordinaire, si banalisés, reprenaient en poésie une force extraordinaire. J’aime depuis les fracasser les uns contre les autres ».

Il y a si longtemps que je connais cette artiste des mots (40 ans ?) que je ne sais plus si c’est après lecture de ce recueil de nouvelles, ou celui du recueil de poèmes mis en titre, que j’eus l’audace d’écrire, via son éditeur, à Andrée Chedid. Pour lui parler d’une autre vieille dame, ma mère, de 12 ans son aînée, ayant longtemps vécu en Egypte, et à qui je tentais de dédier un essai, avant sa mort. J’avais oublié cette lettre lorsque, bien des mois plus tard, je reçus une longue réponse manuscrite d’Andrée ! Elle m’expliquait que l’éditeur avait fait suivre mon courrier… au Canada, et de là en Haïti où séjournait alors cette intrépide !…  Elle m’indiquait sobrement s’y être très dévouée à la création de bibliothèques, etc., mais postait sa lettre (hélas perdue !) de Floride, étape suivante de son voyage, pour être sûre qu’elle me parvienne ! : elle m’a tant encouragé à écrire pour ma mère que j’y suis parvenu ensuite, pour le seul de mes essais qui fut publié par un (petit) éditeur, merci Andrée ! …

Si la poésie n’a pas bouleversé notre vie, c’est qu’elle ne nous est rien. Apaisante ou traumatisante, elle doit marquer de son signe : autrement, nous n’avons connu que l’imposture. Cette citation figure en 4° de couverture du beau petit livre sur Andrée Chedid, de Jacques Izoard, dans la collection ‘poètes d’aujourd’hui’ aux éditions Seghers (1977). Et l’éditeur rajoute après la citation : « Rejetant toute jonglerie verbale, tout étalage d’émotions inutiles, Andrée Chedid s’interroge sur la vie et le destin de l’homme. ». En voici quelques exemples, toutes tirées de ‘Textes pour un poème’ :

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( 26 octobre, 2010 )

Le massacre des innocents – Nacera Belloula

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Son livre est un long cri. Il exprime le désespoir des «survivants», la douleur des mères, des femmes, des enfants orphelins, en face de ce qui n’était pas une guerre ou une insurrection, mais en face d’une barbarie pure pratiquée au nom d’une religion.

Nacera (qui deviendra plus tard Nassira de son vrai prénom) fut une enfant des Aurès. D’une famille aisée, elle allait à l’école, elle fut plus tard, lorsque la pression de la première guerre d’occupation ou de libération fut par trop contraignante, étudiante à la faculté d’Alger. Elle fut journaliste d’information dans des journaux comme « le Matin », « Le Soir d’Alger », et parallèlement mère de famille et éducatrice spécialisée pour enfants. Elle a vécu dans sa jeunesse l’occupation par les Français, la répression par les FLN, sa famille en paya le tribut.

Tout cela se passait entre les décennies 60 et 70 :

« C’est à ce moment là que les premiers groupes islamistes ont commencé à s’entraîner dans le maquis. Les gamins d’octobre 1988 (la révolte des étudiants et des jeunes) n’avait donné qu’un coup de semonce à la crise qui allait pousser le pays dans une ère de bouleversements et de tourments. Dès 1986, avait commencé une effervescence sociale face à une démographie galopante, à une crise du logement, à une agriculture moribonde et une industrie stérile. C’est vrai que c’est à cette époque qu’avait aussi commencé la contraction du pactole pétrolier avec les conséquences connues, celle du manque de devises et l’Algérie est avant tout un pays importateur »

Chadli promulgua la nouvelle constitution et autorisa des élections multipartis permettant à la mouvance islamique d’asseoir sa légitimité. Ils remportèrent les élections municipales et purent acquérir ainsi un sentiment d’impunité. Leur mouvement s’organisa, créa le GIA (Groupe islamiste armé) et alors commença une ère d’intimidation, de terreur à coups d’assassinats de gendarmes, de fonctionnaires, de journalistes, de massacres systématiques d’habitants de hameaux entiers.

Les Algériens n’osaient plus se déplacer, craignant les faux barrages de faux policiers (la police et l’armée intervenaient aussi), les enlèvements.

« Quand le règne du FIS avait commencé, il avait entrainé dans son sillage, hélas, de nombreux partisans, divisant beaucoup de familles, d’amis et de voisins. Des femmes adoptèrent le hidjab et, sous prétexte d’une loi divine, acceptèrent de bonne grâce la polygamie, et même « Zaoud El Moutad », ou le mariage de jouissance ». (Ce mariage temporaire et sexuel a cependant ses obligations et a été interdit  par toutes les obédiences de l’islam sauf par le chiites. Les terroriste du GIA et du FIS en ont fait une généralité dans leur milieu).

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( 18 octobre, 2010 )

L’été de la vie – J. M. Coetzee

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Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous parler d’un Prix Nobel de Littérature. Bigre !… D’aucuns vont certainement y voir là une bouffée de prétention de ma part. Que nenni ! J’ai juste envie de vous parler de John M. Coetzee parce qu’en moins d’un an, cet écrivain m’a enchantée à deux reprises.

Coetzee est cet écrivain né en 40 au Cap (Afrique du Sud) et élevé dans l’austérité et la sévérité afrikaner de l’époque. Auteur de nombreux romans et essais, il a reçu le prix Nobel de littérature en 2003.

En ce qui me concerne, je l’ai découvert tardivement, sur les conseils d’une amie, avec « Disgrâce » (2001). Ce fut une plongée brutale dans la réalité de cette toute nouvelle démocratie. Les personnages du roman évoluent dans un pays libéré de l’Apartheid  mais ils sont hantés par leurs vieux démons, qu’ils soient luthériens, racistes, installés dans la violence et le ressentiment, ou par leur difficulté à franchir le mur de l’incommunicabilité. Dans mon souvenir, c’est un livre sur « les murs » et leurs contrecoups douloureux sur les êtres.

Fin d’année dernière, je lis « Journal d’une année noire » (paru en 2007). Alors que je m’attends à trouver un récit dans la continuité de la disgrâce sud-africaine, je découvre une étonnante et ébouriffante manière de romancer sa vie (ou pas).

Coetzee nous parle d’un écrivain sud-africain vivant en Australie, à qui un éditeur allemand a demandé de commenter l’actualité mondiale. Très banal, direz-vous. Pas du tout puisque le livre comporte trois « écritures » dès le moment où l’écrivain recrute une secrétaire : une jeune Philippine rencontrée dans la buanderie de son immeuble. Cette jeune femme vit avec un sale type qui sait à peine ce que littérature veut dire. Chaque page comporte 3 parties : la partie « réflexions », la partie « échange entre l’auteur et la Philippine », enfin la partie « vie de la secrétaire et de son amant ». C’est alors que le récit devient un roman, et que vous êtes emporté par ce triple témoignage : le couple qui observe et commente l’écrivain qui commente avec sa secrétaire ce que l’éditeur lui a demandé de commenter.

Lorsque le narrateur écrit : « Un roman ? Je n’ai plus l’endurance nécessaire. Pour écrire un roman, il faut être comme Atlas qui porte tout un monde sur ses épaules, et tenir bon des mois, des années durant [...]. C’est trop lourd à porter pour ce que je suis aujourd’hui », on prends alors conscience du génie de Coetzee, qui utilise de nombreux subterfuges pour ne pas lasser son lecteur.

Même combat pour « L’été de la vie » que je viens de terminer. On ignore si c’est un essai ou un roman, ça n’est marqué nulle part sur la couverture.

Après la mort de John Coetzee, un biographe britannique va tenter de reconstituer le portrait intimiste du Coetzee de 30/40 ans, expulsé des USA sans qu’on en connaisse la raison. De retour dans son pays où il va s’occuper de son vieux père tout en essayant de gagner sa vie. Pour ce faire, le biographe interroge une cousine, une ancienne maîtresse, une mère d’élève brésilienne qu’il a tenté de séduire, un ancien collègue professeur d’anglais, une Française ancienne  petite amie… Cinq personnages qui vont « raconter Coetzee » à leur manière, sans concession pour certains, en s’attendrissant pour d’autres. Cinq éclairages qui enfument complètement le lecteur à la recherche de qui est cet homme solitaire en grande difficulté de créer du lien qu’était le Coetzee mort. Mais un livre qui vous prend par la main et vous entraîne derrière le décorum, derrière les faux-semblants et paradoxalement vous installe comme spectateur de ce Coetzee masqué. On se délecte de « racontars » drolatiques, d’autres pathétiques, de sa volonté d’associer Schubert à l’acte sexuel. Tout ça sur fond d’Afrique dont Coetzee dit que ses habitants sont « incarnés », d’une manière qui s’est perdue depuis longtemps en Europe… En Afrique, disait- il, le corps ne se distingue pas de l’âme ». De son pays, il dit qu’il est insulaire puisqu’elle a si longtemps tourné le dos à ses pays-frères du Nord. Au centre de tout ça : la littérature, car Coetzee (le personnage du livre et l’écrivain) a lu, aimé et enseigné la littérature.

Petit extrait : l’enquêteur demande à l’ancien collègue de J.Coetzee qui dit que « Coetzee était antipolitique car la politique faisait apparaître ce qu’il y a de pire chez les gens, et qu’elle mettait au premier plan les individus les pires de la société… » :

- « qu’est-ce qui aurait été assez utopique pour lui ? » (le témoin vient de dire que la lutte de libération en Afrique du Sud n’était pas assez utopique pour Coetzee).

- « La fermeture des mines, l’arrachage des vignes, la dispersion des forces armées, l’abolition de l’automobile, le végétarisme universel, la poésie dans la rue, ce genre de choses… ».

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